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Notre vieux camarade, notre vieil ami, Claude Monnier.

vendredi 24 mars 2017, par Club Politique Bastille

Notre vieux camarade, notre vieil ami, Claude Monnier.

« … Bon voyage aux guerriers qui sont restés fidèles à leur cause et puisse le Dieu des vents accompagner les voiles de leurs vaisseaux… » (1)

Notre vieil ami, notre vieux camarade Claude Monnier a décidé de mettre fin à ses jours mardi dernier.

Il était né en 1929, année terrible s’il en est. Il a partagé le sort de toute une génération de familles ouvrières de cette époque. Né à Paris, vivant à Issy-les-Moulineaux parmi les travailleurs français et les immigrés de toutes nationalités (Arméniens, Italiens, Polonais…), il doit fuir en province avec sa mère lors de la débâcle de l’Armée française en juin 1940. Son frère aîné, dont il gardait un souvenir poignant, est tué lors des premiers combats de l’offensive allemande (Claude avait une sœur plus âgée et un frère cadet, encore vivant).

À la Libération, d’abord embauché comme télégraphiste, il travaille ensuite très jeune dans plusieurs entreprises de mécanique et ensuite à « Renault », comme ouvrier-fraiseur. C’est là qu’il rencontre les trotskystes. Il rejoint à partir d’alors le groupe qui constituera l’OCI : Renard, Raoul, Bleibtreu, Lambert, entre autres. Nous sommes dans la période de la plus sombre splendeur du stalinisme en France. Son propre père, membre du PCF, furieux du choix de son fils, le dénonce aux nervis staliniens pour qu’ils « lui cassent la gueule » -sic- C’est à « Renault » qu’il fraternise et se lie aux ouvriers étrangers qui sont embauchés en masse à l’époque, en particulier aux Espagnols et aux Algériens.

Lors de son service militaire, il ne peut s’empêcher de manifester son sentiment de révolte contre l’État, le Capitalisme et l’Armée. Le gouvernement d’alors avait lancé une campagne de dons du sang pour les militaires volontaires de la guerre d’Indochine. Il s’insurge et refuse absolument cette contribution aux menées colonialistes.

Le PCI de l’époque menait un « travail » auprès des nationalistes algériens. Claude est improvisé « garde-du-corps » - sic- pour un proche de Messali Hadj, le cadi-juge Belhadi Lamine du MNA. Claude en riait encore : si on l’avait choisi, c’était parce qu’il était un des seuls militants à posséder une voiture… et l’organisation lui avait trouvé un vieux revolver. C’est donc au cours de ces expéditions à Niort (ou à Belle-Île ?) qu’il avait rencontré à plusieurs reprises Messali Hadj, sa fille et son fils. Il évoquait également Mostefa Ben Boulaïd, mort tragiquement. C’est à l’occasion de ces périples pour soutenir le combat des nationalistes algériens qu’il avait croisé le chemin des avocats Yves Dechezelles et Gisèle Halimi, engagés dans la lutte anticolonialiste. Le 1 er novembre 1957, Claude Monnier et Daniel Renard, accusés d’aide aux nationalistes, étaient envoyés en prison avec des militants algériens (2.) Quelques jours auparavant, Abdallah Filali, Ahmed Bekhat, dirigeants du MNA et de l’USTA, étaient tombés sous les balles du FLN. La police et l’armée française accentuaient la répression contre les militants algériens de toutes tendances et leurs camarades internationalistes.

Claude Monnier travaille ensuite plusieurs années à la « RATP », où il connaît Stéphane Just (qu’il était loin de considérer comme un mentor). Il part ensuite en province dans l’Allier, avec sa femme Micheline, (militante trotskyste elle aussi) et sa fille Emmanuelle, encore enfant. Il avait eu précédemment deux fils, Francis et Marc. Revenu en région parisienne, il travaille dans plusieurs entreprises de transport. Toujours trotskyste, il continue à militer. C’est alors qu’il se choisit le pseudonyme de « Soupau ». Pourquoi lui demande-t-on ? « Parce que je suis très soupe-au-lait ». Il avait un caractère difficile, ainsi en convenait-il lui-même, non sans humour. Militant très critique et lucide, il est tout sauf « suiviste ». Déjà, lors de l’appel de l’OCI à « voter Mitterrand dès le premier tour », en 1981, il est extrêmement réticent. Quand, après le 21 avril 2002, « l’opération-panique » orchestrée par les médias, l’appareil du RPR, les partis et syndicats quasi unanimes (de gauche et de droite), submerge la France entière, il refuse lucidement et avec détermination le vote Chirac au second tour des élections présidentielles.

En 1983-1984, combattant contre la dérive des dirigeants du PCI, il est victime de la énième purge instrumentalisée par Lambert, Lacaze et Cambadélis contre Stéphane Just, François Chesnais, Omar Fernandez, Yan Orveillon, Benoît Mély etc…Claude Monnier est toujours resté trotskyste, athée, laïque, antiraciste et partisan de la révolution. Il le disait lui-même : « je ne capitule jamais ».

Certes, Claude était impulsif, obstiné, et même très (trop) têtu. Eternel révolté et insoumis, orgueilleux même, il se croyait -à tort- souvent moqué et méprisé (séquelles malheureuses de son enfance ?), ce qui entraînait nombre de malentendus entre amis. Trop pudique, il avait beaucoup de mal à exprimer ses sentiments ; ou alors, avec maladresse. Et pourtant, il y avait chez lui une énorme bonté de cœur et de générosité accompagnée d’une grande capacité de solidarité. Courageux, lucide et intelligent, il s’était formé lui-même et en était fier (à juste titre) ; il avait une capacité à lire et à s’instruire phénoménale. Passionné de politique, d’histoire mais aussi de paléontologie et d’écologie, il était de plus en plus désespéré par le sort de la planète et les échecs politiques de la classe ouvrière. Année après année, il s’était peu à peu isolé du monde, de ses amis, de sa famille au point d’en devenir quasi misanthrope ; la vieillesse, la surdité, la solitude, la maladie, la situation politique lui pesaient de plus en plus.

À l’annonce de sa mort, une jeune amie nous a écrit : « Quelle affreuse nouvelle. Je suis vraiment très triste, même si au final je ne suis pas tant surprise de sa réaction. Il devait en effet se sentir très seul et très malheureux. Il a décidé d’avoir le choix tant qu’il le pouvait encore… Il est resté lui-même jusqu’au bout. Je l’aimais vraiment beaucoup, malgré son caractère à la noix. Comme beaucoup de gens qui l’ont connu doivent être d’accord à ce sujet ».

Dans ces circonstances terribles, qu’ajouter de plus ? « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres », disait Paul Lafargue dans sa lettre d’adieu…

Comment interpréter le dernier acte de Claude Monnier ; désespoir ou ultime et suprême preuve de courage et de liberté ? Dans son geste stoïque, sans doute les deux.

Avec douleur et tristesse, ¡Hasta siempre !, Claude.

Francis Pallarés Arán, Saint Michel-sur Orge, le 21 mars 2017.

(1) Ithaque (d’après Luis Llach et Constantin Cavafy).

(2) « Bensid, Renard, Monnier et Kader doivent être libérés sans délai » in La Vérité, n° 476, 7 novembre 1957 (En pièce jointe).
Cf. également Jacques Simon, La fédération de France de l’Union syndicale des travailleurs algériens (USTA) FLN contre USTA, CREAC-Histoire, éd. L’Harmattan, Paris, 2002.

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