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Au programme de la réunion du 9 décembre 2017, le dernier écrit de...

lundi 1er janvier 2018, par Club Politique Bastille

Au programme de la réunion, le dernier écrit de Jacques Rancière "En quel temps vivons-nous" Entretien avec Eric Hazan, la fabrique éditions (2017).

Marc avait la lourde tâche de nous présenter le fil conducteur d’une pensée (parfois absconse) dispersée dans les réponses aux questions d’Eric Hazan.

Fidèle à la rigueur qui le caractérise, Marc dans un exposé écrit au cordeau détailla la biographie, la bibliographie et, citations à l’appui, l’évolution des analyses de Rancière, évitant comme la peste les débordements sophistiques qu’encourage parfois la pratique de l’oral.

Quels points retenir correspondant aux axes de réflexion du club ? :

- Le capitalisme est plus qu’un pouvoir, c’est le monde au sein duquel nous vivons, l’air que nous respirons, la toile qui nous relie et notre activité, même si nous abhorrons ce système, reproduit les conditions de sa domination. Dès lors comment y échapper ou du moins s’en extraire ?

- Plutôt que de rêver d’un assaut frontal contre la forteresse du capital, il faut creuser des trous d’émancipation, créer des îlots, établir des oasis à côté d’autres oasis. Dégager des chemins, tracer des sillons, tels sont les objectifs assignés à la pensée critique pour relier les espaces et les initiatives émancipatrices (ZAD, lieux occupés fraternellement, coopératives de production, communautés d’entraide, de circulation d’informations et de savoirs...).

- La démocratie ?

La représentation n’est pas la démocratie, qui doit être le pouvoir de ceux non qualifiés pour l’exercer. Aussi Rancière propose-t-il quelques règles pour un système démocratique représentatif :

- mandats electoraux courts et non renouvelables,

- non ingérence des pouvoirs économiques dans les élections,

- tirage au sort pour certaines fonctions.

L’objectif étant de vivre sans gouvernement.

En somme, Rancière préconise de nombreux petits matins démocratiques plutôt que le Grand Soir, des petits pas plutôt que la Grande Marche, des présents émancipateurs plutôt qu’un avenir radieux fantasmé, source de frustration.

La discussion a ensuite porté sur les analyses de Rancière et sur le second projet de manifeste du club rédigé par Michel, que les intervenants ont trouvé beaucoup plus dense que le premier.

Il a été question du travail : raréfaction du travail salarié du fait de l’intelligence artificielle, valeur d’usage et valeur marchande, travail intellectuel, artistique...mais aussi du salaire à vie opposé au revenu universel...

Pierre, de façon iconoclaste (explicitée dans un texte du 10 décembre publié dans "Pour notre débat", cf. ci-dessous), a critiqué la notion de création artistique, la considérant comme un savoir-faire donc comme une forme de travail.

Quant à certaines oasis de Rancière, par exemple les coopératives ou des tentatives d’îlots démocratiques de type municipaliste, ne sont-elles pas vouées à l’échec tant qu’on ne construit pas quelque chose en dehors du système de domination, selon Michel ? ...


Changement d’horizon pour la réunion du samedi 27 janvier 2018 du Club Politique Bastille. Corinne introduira le débat sur l’intersectionalité
(combinaison de plusieurs formes de domination et/ou de discrimination ), notion qu’elle cherchera à expliquer au travers des combats féministes.

Claude

**************

Pour notre débat 10/12/17

Bonjour à tous,

Suite à mon intervention iconoclaste sur l’art et les artistes, j’aimerais expliquer un peu plus ma position, pour ceux que ça intéressent.

Le concept d’art est comme beaucoup de choses un construit social. Ars, en latin c’est un savoir-faire, pas plus, jusqu’à très tard (la Renaissance). Il en reste des traces dans votre langue du XXIème siècle comme l’art du médecin, l’homme de l’art (formule notariale) et titre du bouquin d’Assouline sur Kahnweiller (ça c’est pour Jacques). Depuis la Renaissance où l’homme se positionne différemment face au monde. Le monde social n’est plus figé dans des états posés comme éternels et l’individu naît au monde. Le mode de production capitaliste s’organise dans des rapports politiques déjà condamnés par l’histoire. La société des « égaux" est nécessaire à ce nouveau mode de production. En matière d’image, l’invention de la perspective est une révolution dans la représentation et aussi (surtout) dans les structures psychologiques des hommes. Le monde cesse d’être vu comme la réfraction d’un ordre avec ses codes dans des figures abstraites mais comme vue "d’un point de vue ». C’est à cette époque d’individuation que la figure de l’artiste émerge dans une revendication permanente dont Léonard fut la figure la plus emblématique . Les ateliers, véritables PME, des Romains, Florentins, Vénitiens, et des Flamands étaient dirigés par ces patrons qu’étaient les grands noms du Quattrocento et du Cinquecento. Ces derniers avaient des ouvriers-peintres spécialistes des drapés, des carnations, des paysages etc. (On imagine mal la chapelle sixtine peinte par le seul Michelangelo). Les siècles qui ont suivi ont renforcé peu à peu ce phénomène de cristallisation du génie sur un seul homme. Jusqu’à la caricature du XIXème siècle où l’artiste est devenu une sorte de prophète, souvent enfermé dans sa tour d’ivoire. La Révolution française avait créé les musées en sécularisant les collections dans un souci de faire accéder le plus grand nombre au « patrimoine » sans bien-sûr l’interroger.

Arrive le XXème siècle où les marchands d’art vont créer le monde de l’art. Remarquons que le « monde de l’art » c’est le monde des arts plastiques. Ces productions uniques qui vont être avant tout des objets de spéculation. La musique et la littérature ne se vendent pas aux enchères, c’est sans doute pourquoi on ne parle pas ou très peu d’artistes pour désigner les musiciens et les écrivains. L’art et la « culture » vont devenir à la fin du XXème l’objet d’un culte. Chaque grande ville voudra avoir son centre d’art contemporain, son musée. On fera appel à des architectes toujours plus chers pour les construire. Les musées remplacent les cathédrales. Un business en même temps qu’un nouvel opium.
Parallèlement, le désir d’expressivité est tué chez le vulgaire qui ne pourra sans doute jamais accéder au monde des happy few faiseurs d’art mais qui pourra participer aux processions payantes devant les expositions des musées pour y communier. Dégâts collatéraux : les cohortes des jeunes gens qui font les Beaux-Arts et qui se recyclent dans le professorat ou l’animation culturelle tout en continuant à produire des travaux dont ils caressent l’espoir pathétique qu’un jour ils les amèneront à la célébrité et à la richesse.
Ma longue pratique de professeur « d’art plastiques » m’a permis d’observer comment ce mécanisme fonctionne et comment il est génocidaire du point de vue de l’amour de soi des enfants.

Pour finir je vous joins un extrait d’un texte de Isabelle Garo sur Marx et l’art.

L’art replacé dans le contexte économique et social

Si le thème de l’art devient alors secondaire, c’est parce que, au même titre que toute activité, il doit pour Marx être replacé dans le contexte économique et social qui est le sien et relié à une perspective révolutionnaire et émancipatrice, dont les artistes ne sont ni les premiers acteurs ni les principaux porteurs, du fait même de la relative protection dont ils jouissent face aux dégâts humains produits par l’organisation capitaliste de la production. Mais ils s’y insèrent pourtant.
C’est bien en ce point que cristallise ce qu’on peut nommer le paradoxe de l’esthétique marxienne. Quelques lignes après avoir souligné le caractère collectif du travail d’un peintre renommé comme Horace Vernet, la coopération qui préside à la production de vaudevilles et de romans ainsi qu’à l’observation astronomique, Marx dénonce dans l’Idéologie allemande « la concentration exclusive du talent artistique chez quelques individualités, et corrélativement son étouffement dans la grande masse des gens ».
Deux thèmes en relative tension réciproque se superposent alors. Le travail artistique est, comme tout autre, dépendant de l’organisation d’ensemble de la production. À ce titre, il ne jouit d’aucun privilège. Mais dans le même temps, Marx fait bien de l’artiste une exception : il est l’un des rares hommes à développer son pouvoir créatif, et la critique porte alors seulement sur le caractère spécialisé et par suite étroit de ce talent, qui ne concerne qu’une partie des facultés humaines et, surtout, qu’une fraction de l’humanité.
Pourtant les deux arguments ne sont nullement du même ordre : d’un côté, le peintre est un travailleur comme un autre, de l’autre, il est au moins l’esquisse de l’individu complet, dont la figure apparaît dès cette œuvre : « Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture ». Marx ne saurait mieux exprimer le caractère contradictoire d’une pratique sociale qui subit l’aliénation tout en frayant les voies de son abolition. L’art semble être à la fois déterminé et autonome, aliéné et libérateur, écho des contradictions du réel et ferment révolutionnaire de leur dépassement. Il est clair que la question, telle qu’elle se trouve formulée ici, appelle sa reprise.
C’est au cours d’un troisième temps que Marx s’efforcera de concilier cette double intuition de l’art comme activité sociale déterminée et comme épanouissement exceptionnel de quelques individus préfigurant la société future. La liaison entre art et travail se resserre, sans devenir pour autant une identification : au contraire, la mise en tension des deux composantes de l’activité artistique semble inciter Marx à mieux définir ce que pourrait être la suppression de l’aliénation et de l’exploitation.
À partir de 1857, Marx peut combiner aux développements de la critique de l’économie politique les acquis d’une notion d’idéologie élaborée en 1845, qui à la fois connecte les éléments superstructurels à la base à laquelle ils demeurent liés, et les en distingue. Il peut dorénavant insister sur la totalité différenciée que constitue l’ensemble de toutes les activités humaines au sein d’une formation économique et sociale donnée.
Il ne s’agit pas pour Marx de promouvoir un modèle esthétique quel qu’il soit, mais de penser l’activité artistique comme formatrice de l’individu humain lui-même, au même titre que le travail, tout en maintenant son caractère déterminé. L’analyse est complexe car elle doit inclure la spécificité d’œuvres qui ont un effet sur leurs spectateurs en tant qu’êtres sensibles aptes à accéder au sentiment élaboré du beau.
Il est alors possible d’affirmer conjointement l’exceptionnalité de l’artiste, et la relative exterritorialité sociale de l’activité artistique, tout en maintenant l’idée d’une cohésion essentielle de toute formation économique et sociale. L’artiste anticipe simplement sur des possibilités de développement, individuel et collectif, qui existent à l’état virtuel et préfigurent le dépassement possible et nécessaire des contradictions à l’œuvre dans le présent.
L’art, comme le travail, transforme le monde extérieur et élabore la matière selon des procédés techniques qui évoluent au cours du temps. Mais à la différence de la production, le développement technique n’y est pas piloté par l’exigence d’une productivité croissante et de l’économie du temps de travail, pas plus que par la tendance à l’intensification et à la mécanisation des tâches. Même si, dans le capitalisme, l’œuvre aussi est une marchandise.
Ainsi, la question de l’art semble-t-elle ainsi constituer un passage à la limite qui permet à Marx à la fois de tester et d’enraciner concrètement la perspective d’une émancipation du travail et du travailleur sans verser dans l’utopie. Considérée sous cet angle, la question de l’art, pour demeurer discrète, n’est nullement secondaire, si l’on s’avise qu’elle permet à Marx de corroborer sa définition du communisme sous l’angle du « libre développement de chacun » comme « condition du libre développement de tous », et l’affirmation que « l’histoire sociale des hommes n’est jamais que l’histoire de leur développement individuel ».

Isabelle Garo

voilà, chers camarades, les raisons de mon ire.

Piero della Pucci

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