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Wisconsin : la guerre contre les syndicats du secteur public, The economist traduction A l’encontre

samedi 5 mars 2011, par Club Politique Bastille

Le 8 janvier 2011, l’hebdomadaire britannique The Economist consacrait un dossier de trois pages à la mise au pas des syndicats du secteur public, pour l’ensemble des pays capitalistes développés. En page 20, l’hebdomadaire publiait un graphique indiquant le déclin depuis 1973 du taux de syndicalisation dans le secteur privé aux Etats-Unis et, en opposition, l’essor de la syndicalisation dans le secteur public entre 1973 et 1980, puis la légère hausse du taux de syndicalisation, au-delà des fluctuations annuelles. En 2010, le taux de syndicalisation du secteur privé aux Etats-Unis se situait à hauteur de 6,9 %, celui du secteur public à hauteur de 36,2 %. Parmi les conclusions, The Economist écrivait : « Aux Etats-Unis, plusieurs gouverneurs républicains montants sont décidés à transformer la bataille à court terme sur le salaire et les acquis sociaux en une bataille portant sur le pouvoir des syndicats. »

La déclaration de guerre de Scott Walker

Depuis le 15 février 2011, un mouvement massif des travailleurs et des syndicalistes des services publics a pris son essor dans l’Etat du Wisconsin aux Etats-Unis. La maison du gouvernement (Capitol) de la capitale Madison a été occupée par les salarié·e·s. Pourquoi ? Le 7 janvier 2011, le républicain Scott Walker entrait en fonction, suite à son élection en novembre 2010. Immédiatement, il fit don au capital de 140 millions de dollars en abaissant les impôts touchant les entreprises, y compris ceux du géant de la distribution Wal-Mart. En même temps, il clamait l’urgence de résoudre « la crise budgétaire ». Au nom du combat contre le déficit, il introduisait une loi qui aboutissait à ce que les travailleurs du secteur public paient 5000 à 7000 dollars de plus par année pour leur assurance maladie et pour leur retraite. Walker chercha à diviser les salarié·e·s du secteur public en ne faisant pas porter le poids de cette loi sur les pompiers et la police.

Le projet de Walker allait et va bien au-delà de la politique d’austérité. Il vise à briser la capacité revendicative et la force syndicale des travailleurs du secteur public. Il est possible de résumer en 5 points ce projet :
1° réduire les négociations contractuelles à la seule question des salaires ;
2° interdire toute grève du secteur public (les grévistes se trouvent placés sous la menace de la Garde nationale) ;
3° supprimer tout versement automatique de cotisations aux syndicats ;
4° la durée des contrats collectifs ne doit pas dépasser une année ;
5° chaque année, les membres doivent revoter pour certifier ou non le pouvoir de négociation du syndicat qui les représente.

La perte salariale s’élève à quelque 20 %. A cela s’ajoutent des coupes budgétaires dans le domaine de l’éducation et des services publics. Entre autres, des coupes importantes sont prévues dans le Medicaid (assurance maladie pour les personnes à faible revenu) et dans le programme BadgerCare, un programme de soin pour les enfants issus des familles pauvres.

Walker a convoqué immédiatement une session spéciale du Parlement et du Sénat pour faire passer sa loi (« loi visant à réparer le budget »). En même temps, il fit parvenir une lettre à tous les travailleurs du secteur public en indiquant que les contrats collectifs prendraient fin en date du 13 mars et que cela n’était pas négociable.

Pour appréhender la nature de la riposte des salarié·e·s, il faut avoir à l’esprit la mutation qui s’est opérée dans le salariat et dans les organisations syndicales à la fin des années 1970. Dès cette époque-là se sont renforcés aux Etats-Unis des syndicats tels que l’American Federation of Teachers (AFT), la National Education Association (NEA), l’American Federation of State County and Municipal Employees (AFSCME) et l’American Federation of Government Employees (AFGE).

Ces syndicats du secteur public traduisent aussi les mutations du salariat, sa diversification et regroupent donc en leur sein un nombre croissant de femmes, d’Afro-Américains, de Chicanos. On comprend mieux la détermination des républicains et du big business de frapper avec force ce secteur du « mouvement ouvrier » encore actif et apte à résister. Ce que révèle le soulèvement des travailleurs et des travailleuses du secteur public de l’Etat de Wisconsin.

L’occupation du Capitol

Le mouvement d’opposition radicale a commencé dans le secteur étudiant, en particulier les étudiants de l’Université du Wisconsin. Ils revendiquent le droit à une éducation de qualité. Le jour de la Saint-Valentin, le 14 février, quelque 1000 étudiants ont marché sur le Capitol, la maison gouvernementale.

Le 15 février est mise échec la tentative, entre autres impulsée par les médias, de diviser secteur public et secteur privé.

Des militant·e·s des syndicats du privé et du public se sont réunis et ont appelé à une manifestation commune contre la loi que voulait imposer le gouvernement. La jonction s’est faite entre les étudiants et les salariés du secteur public ; y compris des pompiers et des policiers se sont joints à la manifestation, mettant en échec la tactique de division de Walker.

Le mercredi 16 février, la mobilisation réunit quelque 20’000 personnes, le jeudi quelque 35’000 et le vendredi 18 février plus de 50’000. Un mot d’ordre : « Kill the bill ».Quatorze parlementaires démocrates se sont cachés et sont même sortis de l’Etat du Wisconsin, empêchant le Sénat de se tenir et de voter la loi, car le quorum n’était pas atteint. Le palais gouvernemental et ses environs étaient occupés par 50’000 manifestants le jour où Walker aurait dû faire passer sa loi.

Depuis lors, les manifestations n’ont pas cessé. Le samedi 26 février 2011, c’est quelque 100’000 personnes qui occupent le bâtiment gouvernemental (Capitol) et ses environs à Madison. Depuis deux semaines, le Capitol est « aux mains » des salarié·e·s. Malgré les menaces proférées le dimanche 27 février, il le reste. Lorsque la police a menacé d’intervenir, les pompiers ont annoncé qu’ils occuperaient la nuit le bâtiment avec les étudiants, ce qui rendrait une intervention plus difficile. Y compris, le WPPA (The Wisconsin Professional Police Association) a appelé ses membres, pour la nuit du 25 février 2011, à dormir dans le Capitol.

Un manifestant exprime bien l’esprit de cette mobilisation qui s’est élargie, alors que le gouverneur avait l’intention de faire des salarié·e·s du secteur public une cible facile, les décrivant comme des « privilégié·e·s » : « L’important réside dans un fait que nous avons compris : une fois que des droits sont enlevés à certains, ces droits vont être enlevés à tout le monde. »

C’est cette compréhension qui explique la présence dans les manifestations et l’occupation, jour et nuit, du Capitol, des travailleurs des aciéries, des camionneurs, de pilotes des compagnies aériennes, des électriciens, etc.

En outre, les enseignants, qui représentent un secteur combatif du mouvement, ont parfaitement su mettre en relief que les attaques portées contre leur statut n’étaient qu’un fragment d’une offensive plus large contre le système éducatif et donc contre l’avenir des enfants de la majorité des familles de l’Etat du Wisconsin.

L’occupation du Capitol a fait surgir, de plus, un débat sur la démocratie. D’une part, l’occupation a été très active : des crèches sont organisées, des conférences données, des affiches pleines d’imagination tapissent les murs. L’occupation s’est faite avec des règles concernant aussi bien l’apport de nourriture pour les occupants, les rotations que le respect du bâtiment (nettoyage, etc.). D’autre part, les débat sur l’avenir du secteur public, sur les conditions de travail, sur les origines du déficit en ont fait un lieu où, comme le disait une enseignante : « Une autre démocratie que celle du Parlement et du Sénat a pris corps ici. »

Pression policière et la politique de concessions

L’occupation est décisive dans cette phase. Face aux menaces de la police, un représentant démocrate, Brett Hulsey, a poussé les occupants à quitter le bâtiment. Il affirmait : soit vous quittez le bâtiment, soit vous serez arrêtés. Toutefois, la détermination des personnes mobilisées, des syndicalistes, des étudiants ne fut pas battue en brèche. Cela d’autant plus qu’au sein même de la direction du Parti républicain une faille est apparue. Dale Chultz, sénateur, a annoncé qu’il rompait avec Scott Walker. Cela a renforcé la mobilisation.

La « guerre de classe unilatérale » menée depuis des années change. A la « guerre de classe d’en haut » répond « une guerre de classe d’en bas ». Autrement dit, des années de politique syndicale de concessions – politique qui constitue la colonne vertébrale de l’orientation des appareils syndicaux – sont mises en question par les syndiqué·e·s, par les travailleurs et travailleuses, avec l’appui de la population. Les contre-manifestations organisées par la droite conservatrice, le Tea Party, n’ont pas eu un écho significatif, même si certains médias les ont gonflées.

La pression de Scott Walker et de la police s’est faite de plus en plus forte pour « dégager » le bâtiment. La police cherche à empêcher les personnes à entrer dans le Capitol. La pression policière s’est accentuée le 1er mars, date à laquelle Scott Walker devait exposer devant les instances législatives sa politique d’austérité budgétaire. Il fallait que « le Capitol du peuple » devienne à nouveau le Capitol normal. Malgré la pression policière, quelque 500 à 600 personnes ont refusé de quitter le bâtiment. Parmi ceux qui sont restés, il faut mentionner Mahlon Mitchell, président de l’organisation des pompiers, le Wisconsin Professional Fire Fighters Association. Toutefois, dès le 27 février se révélèrent les hésitations de certains dirigeants des appareils syndicaux.

Les déclarations de dirigeants syndicaux se sont multipliées sur le thème : si notre pouvoir de négociation collective est maintenu, nous sommes prêts à faire des concessions sur les salaires. Cela révèle un processus classique : la défense de la survie de l’appareil, en termes financiers et de représentation formelle, passe avant la défense des syndiqués et de l’ensemble des travailleurs.

Ces hésitations et ces signaux de retraite sont importants. En effet, la politique d’austérité n’est pas seulement menée par les républicains. Les attaques contre les droits et les conditions des travailleurs du secteur public sont aussi l’apanage de démocrates comme Andrew Cuomo, dans l’Etat de New York, de Pat Quinn, dans l’Illinois, de Gerry Brown, en Californie. Certes, il y a une différence entre démocrates et républicains. Les démocrates ne veulent pas s’attaquer brutalement à l’appareil syndical car, d’une part, les syndicats financent les campagnes électorales démocrates et, d’autre part, appellent à voter démocrate. Mais la tendance à mettre en question le droit syndical à la négociation collective ne se limite pas au Wisconsin. C’est déjà à l’ordre du jour dans l’Etat d’Ohio et dans l’Indiana.

Un test pour tout le mouvement syndical des Etats-Unis

Le 1er mars, une nouvelle manifestation a eu lieu. Le 3 mars, de même. Et une grande mobilisation est prévue pour ce samedi 5 mars. Plus la bataille se prolonge, plus est à l’ordre du jour la question d’une stratégie pour gagner.

Scott Walker ne recule pas. Il menace de licencier 1500 travailleurs et de rendre caducs les contrats collectifs le 13 mars.

La bataille de Madison est donc au centre d’un affrontement de classe aux Etats-Unis. Des voix s’élèvent pour faire des concessions afin de maintenir la fonction de partenaire des syndicats. Marty Biel, le patron de l’American Federation of State County and Municipal Employees 24, c’est-à-dire du Wisconsin, est prêt à accepter la réduction salariale. Mais Scott Walker ne se satisfait pas de cette concession. Ce qu’il veut, c’est affaiblir structurellement l’organisation syndicale. Le thème central ne porte pas sur l’augmentation de la participation des travailleurs au financement de leur assurance maladie et de leur retraite. Il porte sur le délitement de la capacité d’organisation et de résistance des salarié·e·s. Ce que Scott Walker a pu toucher du doigt à l’occasion de ces trois semaines de mobilisation. A l’occasion de la grande manifestation du samedi 5 mars, le débat portera entre autres sur la grève générale du secteur public au cas où Walker ferait adopter sa loi. C’est un défi très important. C’est un test pour l’ensemble du mouvement syndical américain.

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