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Texte de Vincent Présumey

mercredi 7 avril 2021, par Club Politique Bastille


I. Les races existent !

Depuis une dizaine d’années, l’expression « personnes victimes du racisme », désignant des individus ou des groupes, est progressivement supplantée par l’expression « personnes racisées ». Nul doute que beaucoup de ceux qui emploient cette dernière expression l’entendent dans un sens exactement synonyme à « personnes victimes du racisme ». Mais alors, pourquoi ce changement progressif de langage ? La nouvelle expression, souvent entendue comme un terme convenu et obligatoire, charrie sciemment un contenu idéologique tenu pour « correct » par ses promoteurs, à savoir que les personnes « racisées » sont instituées, par le racisme, en groupe racial – en race.

Auparavant, dans la tradition du mouvement ouvrier, des luttes de libération nationale et des combats démocratiques, il était entendu que les races n’existent pas, le fait décisif étant le racisme, lequel consiste justement à prétendre qu’il y a des races, et inégales. Historiquement le racisme est étroitement lié à l’esclavage, singulièrement à l’esclavage-marchandise, où des êtres humains sont vendus. La dévalorisation morale et physique des esclaves était courante dans l’Antiquité gréco-romaine puis chrétienne. Lorsqu’un groupe de populations devient le réservoir des esclaves, il est envisagé comme servile par nature : ceci est sans doute arrivé aux peuples d’Europe centrale et orientale qualifiés au haut Moyen Age d’esclavons ou de « slaves », puis, de manière certaine, aux peuples africains à pigmentation noire dans lesquels les grands marchands musulmans achetaient et kidnappaient des esclaves en grand nombre, les Zendjs. L’apparition de représentations associant le physique, les odeurs, la sexualité, et la dévalorisation intellectuelle, à l’encontre des « noirs », se produit massivement dans le califat abbasside, vers les II°-III° siècles de l’Hégire. Cette dévalorisation des noirs est reproduite et amplifiée par les sociétés européennes dès le XV° siècle et massivement à partir du moment où les économies mercantiles euro-américaines y ont recours (XVII° siècle notamment). Né autour de l’esclavage, le racisme est alors institué de manière théorique dans une partie des ouvrages de la science européenne naissante, et généralisé au XIX° siècle en relation avec la colonisation. Les États-Unis sont, outre plusieurs Etats africains et antillais, l’Etat moderne le plus important dont la construction nationale n’a pas surmonté la marque de l’esclavage et du racisme.

Mais les luttes antiracistes et l’échec du national-socialisme allemand ont donné plein champ à la conception scientifique selon laquelle, chez Homo Sapiens, les différences génétiques ne permettent pas de parler de « races » et ne recoupent pas les races phénotypiques du XIX° siècle et des colonies, en saisissant l’importance majeure du métissage, depuis la préhistoire. Par conséquent, jusqu’à l’arrivée de la conception qui sous-tend l’expression « personnes racisées », la lutte antiraciste allait de pair avec la réfutation de la réalité des races, liée à la négation de leur réalité biologique telle qu’elle avait été fantasmée et proclamée par une « science » raciste à peu près dominante jusqu’en 1945. Il y a donc, avec le terme « racisés », un retour de « la race », qui est présenté par ses promoteurs comme tout à fait différent du racisme biologique d’autrefois.

La race existerait, mais serait une construction sociale et idéologique. C’est là enfoncer une porte ouverte : ce qui est décrit ainsi s’appelle, non la race, mais le racisme. « … le terme « racisé » met en évidence le caractère socialement construit des différences et leur essentialisation. », nous explique le site de la LDL (Ligue des Droits et Liberté, association québécoise, qui nous offre en langue française une catéchèse caractéristique sur ces questions). Cette affirmation ne repose sur rien : le caractère socialement construit des représentations racistes et leur action étaient déjà connus, et loin d’éviter l’« essentialisation », c’est-à-dire l’érection d’une catégorie en catégorie naturelle, ou éternelle, le terme « racisé » entend au contraire signifier que la personne racisée fait partie d’une « race », de manière pérenne, « structurelle ». Le même site nous offre une autodéfense tout aussi caractéristique : « Le terme « racisé » permet de « rompre avec ce refus de prendre publiquement au sérieux l’impact social du concept de race, refus qui n’obéit ni à un manque ou à une cécité, mais permet justement de reconduire les discriminations et hiérarchies raciales. ». Ici, si « racisé » exprime nécessairement la prise « au sérieux » de « l’impact social du concept de race », alors sa non prise « au sérieux » et « la reconduction » des discriminations passent par le fait de ne pas l’employer : celui qui ne dit pas « racisé » est donc raciste, ou, plus exactement, dirons-nous, raciseur : il fait exister la « race », puisqu’elle existe, par sa faute.

Sous couvert de dénoncer l’ « essentialisation », celle-ci est ici à l’œuvre, et à fond. Il y a donc des « racisés », c’est-à-dire des races, et des raciseurs. En toute rigueur il n’y a plus des victimes du racisme et des racistes, termes d’autrefois appelés à être progressivement remplacés. Les racisés forment une race, les raciseurs, puisqu’ils sont les « dominants », sont, eux aussi par essence, non victimes, puisque faisant des victimes : ils sont une race non racisée, si l’on veut, une anti-race qui fait les races. Et comment savoir qui fait partie de l’un et de l’autre groupe ? C’est très simple : le critère, implicite, non forcément avoué, mais pleinement usité, eh bien, mais c’est le phénotype, la couleur de la peau !

Il y a donc des « racisés » repérables à la couleur de leur peau (je reviendrai plus loin sur l’autre signe admis : le voile islamique). Quant aux raciseurs, de manière tout aussi essentialisée, ils ne peuvent pas être racisés : ils sont blancs, sans guillemets, et le « concept » qui leur convient est donc la « blanchité » et expressions correspondantes (« privilège blanc », « fragilité blanche », « panique morale blanche » supposée saisir le blanc quand on lui montre qu’il est un raciseur qui fait des racisés, etc. ; un « racisme anti-blanc » est impossible : le blanc ne saurait être le racisé puisqu’il est, par essence, le raciseur)

Ainsi, la théorie embusquée derrière le mot « racisés » essentialise l’humanité en groupes raciaux, phénotypiques, tout en se prévalant de son caractère « social » ou, mieux encore, « sociologique ». Ce tête-à-queue passant pour antiraciste restaure une représentation raciste de l’humanité. Implicitement, et cela a commencé dans la pratique, il tend à larguer les termes mêmes de racisme et d’antiracisme, car il s’agit in fine de tout autre chose. Remarquons que le choix du terme « racisés » est bien adapté à la propagation insidieuse de ce biais idéologique. Un autre néologisme, qui existe, aurait pu être employé, celui de « personnes racialisées », qui aurait été la traduction directe de racialized persons, l’expression américaine initiale. Le choix, conscient ou non, des militants racialistes francophones de traduire cette formule par « racisé », est significatif, car « racialisé » pouvait encore en français suggérer une « racialisation » artificielle ne correspondant pas à l’essence de la personne racialisée. La personne « racisée » appartient bien à une race : même si c’est la faute aux « blancs », sa race est son « identité », son essence, dont elle ne saurait se défaire.

Si vous faites remarquer la vision du monde raciste en miroir que nous avons là, et que finalement a été restauré un équivalent de l’expression directement raciste « personnes de couleur », mise en face – comme autrefois ! - des « blancs », l’idéologue racialiste se récriera que sa conception n’a rien de biologique et qu’elle analyse, avec grande finesse, une « construction sociale ». En voici une version sophistiquée :

« La « race » n’est pas seulement du côté des racistes, ni même du racisme structurel ; elle est aussi incorporée par ceux qui y sont renvoyés. On ne peut pas se construire, en tant que sujet, en faisant abstraction de cette expérience : elle est structurante. Or quand on dit cela, on s’expose à être taxé de racisme. Pour ne pas l’être, il faudrait faire comme si les personnes, et surtout les corps n’étaient pas affectés par cette expérience. Bref, on veut bien parler de racisme, mais pas de racialisation. Autrement dit, on évite de prendre en compte cette incorporation. » (Éric Fassin, entretien dans la revue Corps, n°10, 2012).

Il y a là confusion sophistique de deux notions : d’une part celle de la subjectivation du fait d’être un opprimé et éventuellement « un noir » et le retournement en fierté de cette assignation, exprimé – bien avant l’arrivée des théories racialistes-décoloniales- par le beau slogan Black is beautiful, et, d’autre part, celle d’une intériorisation de l’identité raciale, appelée ici, dans un flirt poussé avec le biologique, « incorporation », aboutissant à l’affirmation de l’existence pérenne et structurelle de l’identité raciale. Si vous critiquez la deuxième de ces notions, on vous traitera d’ignare en sociologie et on vous opposera la première (qui n’est pas une découverte récente !), alors que celle-ci sert systématiquement, également dans cet entretien, à faire passer la seconde.

Car dans la pratique, comment marchent cette « construction sociale », cette « expérience structurante », et cette « incorporation » ? Elles marchent avec la couleur de la peau – et accessoirement, on y reviendra, avec des vêtements religieux. Par une ruse dialectique qu’on n’aurait pas imaginée tant elle est transparente, la vision raciste du monde est ainsi restaurée. Oui, mais, dira-t-on, c’est pour contester ladite « construction sociale ». Sauf que cette prétendue contestation commence par consolider ce qu’elle est supposée contester : pour elle, les races existent, et elles sont avant tout phénotypiques.

Un mot encore, sur l’armure scientifico-universitaire dont s’est dotée cette construction idéologique – comme le faisait le racisme « classique » !

Comme on le voit entre beaucoup d’autres lieux dans l’entretien d’Éric Fassin cité ci-dessus, une position idéologique est présentée comme un acquis de la recherche sociologique. Les termes « décolonial » et « décolonialisme » expriment cette dualité sophistique de sens : d’un côté ils sont censés désigner une série d’études universitaires officielles et reconnues, de l’autre ils sont censés désigner un contenu politique, correspondant à ce qui vient d’être dit sur l’existence des « races » et sur celle des « blancs ». Si vous critiquez la conception politique, on vous oppose la « scientificité des concepts » et on vous signifie, à la limite, que vous mettez en cause les libertés académiques, alors que la « scientificité des concepts » sert à faire passer le contenu politique et que, d’ailleurs, dans un cas comme dans l’autre – celui de la contestation du contenu politique et celui de la contestation de la prétention académique à la scientificité – vous serez taxé d’agent de la racisation des racisés, puisque c’est le refus des termes de la doxa racialiste qui est censé véhiculer discrimination et racialisation. De cette façon, il n’y a pas de contradicteurs : celui qui contredit est raciste et a un problème, il faut le dénoncer, le réduire au silence et éventuellement le soigner, mais il n’est pas question d’entrer dans un débat argumenté.

De fait, le courant universitaire « décolonialiste » bénéficie des confusions fréquentes avec des auteurs anticoloniaux plus anciens, les Fanon, Césaire, Glissant et même E. Saïd, ainsi qu’avec le courant universitaire post-colonial, qui, s’il y aurait matière à analyse critique déjà, ne lui est pas équivalent. Anticolonialisme et décolonialisme ne sont pas équivalents et le décolonialisme ne peut être assimilé à la critique nécessaire des héritages coloniaux et de la persistance de représentations coloniales que l’on a par exemple chez Paul Gilroy, ou qui peut se combiner à des thèmes « décoloniaux » chez un Achille Mbembé. Le décolonialisme, en tant qu’idéologie se présentant comme vérité « sociologique », radicalise et systématise le tournant pris par les études subalternes depuis la fin des années 1970, sous l’impact des déceptions d’une décolonisation capitaliste, incriminant les continuités et les échecs comme dues à l’influence d’un universalisme amalgamé à l’occidentalisme, et prétendument « déconstruit » au moyen de grilles verbales et théoriques pourtant tout aussi « occidentales » (Foucault, Derrida, Heidegger). Ces aspects apparaissent dans le postcolonialisme, et, en Inde, en relation avec l’échec du Congrès et la montée de l’identitarisme hindou. Le décolonialisme en est une caricature simplifiée et systématisée.

Sa source directe principale est latino-américaine, avec, surtout, Ramon Grosfoguel. La reproduction sociale de rapports racistes dans lesquels pigmentation et origines « noires » ou « indiennes » continuent à hiérarchiser les sociétés, nationalement indépendantes, de cette Amérique latine qui est en réalité indo-négro-latine, est hypostasiée en une relation sociale transhistorique et mondiale : au moins avec la « découverte » de l’Amérique, un rapport permanent entre blancs, noirs et indiens, puis entre blancs et racisés à l’échelle universelle, aurait été instauré, conjointement à la gestation de « l’Occident », de la « modernité », et de la pensée scientifique. « Racisme structurel » veut dire en réalité ici racisme éternel et transhistorique, inhérent à la « blanchité » et à « l’Occident », et non pas, comme on le croit parfois, structuration et reproduction sociale et politique du racisme. Des connections sociales complexes et contradictoires sont ici transformées en amalgames essentialisés, et les rapports historiques concrets ayant généré le racisme, en particulier leur articulation à l’esclavage-marchandise (dont celui des Etats musulmans et des royautés africaines), et aux rapports sociaux capitalistes, sont soit ignorés, soit relégués à l’arrière-plan de la théorie raciale dans laquelle la blanchité ravage le monde et instaure les races. La réalité des colonialismes non « occidentaux » soit est niée, soit est expliquée comme contagion du même Occident.

Le courant universitaire décolonial, sous la violence trissotine et picrocholine de ses prétentions apodictiques à la scientificité absolue, consiste dans un appauvrissement extrême et répétitif de la riche littérature anticoloniale et antiraciste du XX° siècle, et, au fond, il en est une négation.

II. Les femmes n’existent pas !

La « race » et le « genre » sont censés être, chez certains, les deux œufs de Christophe Colomb découverts par la sociologie à la fin du XX° siècle, et les deux thèmes centraux sont supposés affoler les réactionnaires, surtout ceux de gauche et du mouvement ouvrier, singulièrement en France où la laïcité institutionnelle partielle a précisément été arrachée par ses luttes (Commune de Paris). En fait, de plus en plus dans les affirmations des adeptes de la nouvelle pensée à la mode, ceux qui combattent les rapports sociaux capitalistes en estimant que ce combat englobe la lutte contre toutes les oppressions et permet leur mise en avant, sont suspectés d’être malades, atteints d’un « impensé racial et sexiste » qui exclut tout débat, ne leur laissant que deux possibilités : l’élimination ou la soumission.

Or, si nous passons des conceptions à la mode sur la « race » à celles qui concernent le « genre », nous avons une remarquable symétrie inversée. Les races, nous venons de le voir, sont de retour. Deux races en tous cas : celle des racisés et celle, si l’on peut dire (on y reviendra), des blancs, divisent le monde. Quant au genre, c’est-à-dire aux genres féminin et masculin, ils sont de plus en plus suspectés de ne pas exister. La même antienne sur la « construction sociale » conduit les mêmes idéologues à affirmer que les races existent, puisqu’elles sont une construction sociale, mais que les genres n’existent pas, puisqu’ils sont une construction sociale.

Le tournant dans les conceptions universitaires anglo-saxonnes de l’antiracisme, rétablissant l’existence des « races » pour s’étendre ensuite au plan politique, a été concomitant d’une critique, en partie interne, du féminisme antérieur, dans lequel une œuvre théorique, d’une portée et d’une structuration à vrai dire plus poussée que les théories « décoloniales », a joué un rôle clef, à savoir celle de Judith Butler. La dynamique du livre qui a fait sa célébrité et son importance, Gender Trouble (1990), consiste à pousser à fond l’idée que genre, et sexe, sont des constructions sociales, relativisant ainsi l’existence biologique et matérielle des sexes. La démonstration s’appuie sur la place centrale accordée au langage, en tant qu’acte performatif (Butler se sert ici des analyses d’Austin, mais passées au filtre de Derrida), dont l’exemple classique est le cri « C’est un garçon » où « C’est une fille » lors de l’accouchement ou à l’échographie, présenté ici comme le premier acte performatif, constitutif, et dominateur, par lequel opère l’« assignation » de genre aussi bien que de sexe. De la même manière Freud est tordu dans un sens quasi idéaliste qui l’aurait fort surpris, puisque Butler interprète le développement de ses théories comme signifiant que le corps est une projection de l’ego, qui par le langage performatif totalisant projette sur lui les tabous à exclure, homosexualité puis inceste, afin, en construisant ses opposés, de produire l’hétéronormativité socialement dominante.

Cette construction théorique sape à la base l’idée même de féminisme, mouvement pour l’émancipation des femmes, l’identité féminine étant à déconstruire et éventuellement à rejeter, mais elle semble en même temps aller à l’encontre de la place donnée à l’affirmation des identités dans les questions « raciales ».

Cependant, le présupposé politico-théorique de la théorie du genre de Butler et de la théorie identitaire racialiste des décoloniaux, est le même. En deçà du traitement déformant que subissent Austin et Freud chez Butler, nous avons l’idée, loin d’être toujours explicitée mais toujours bien présente, que tout rapport social est un rapport de domination et que la domination s’exerce par la force symbolique, représentative et formative, du langage. Cette place faite à la catégorie de « domination » vient de Foucault et est un peu la marque de fabrique, outre-Atlantique, de la French Theory, élaboration universitaire due notamment à Derrida. La « domination », le rapport dominant/dominé, prend la place des rapports sociaux de production aussi bien que des rapports patriarcaux entrelacés d’avec eux. Toute analyse des rapports sociaux de production et de reproduction, à la fois matérielle, sociale et idéologique, de la société, est ramassée dans la catégorie « rapports de classe » et, dans les faits, elle est traitée en chien crevé au fil de l’eau, la « classe » étant le parent pauvre de l’énumération « race, genre et classe » qui tend à se réduire à « race et genre ».

Les rapports de domination en soi et pour soi, coupés des rapports sociaux de production et des rapports patriarcaux, sont, de fait, érigés en rapports exclusifs, seuls à exister, et il s’agit de cette domination pure opérant par des actes de langage, instituant le genre là où il n’y avait soi-disant pas de sexe, et faisant exister la race …

Rapports de race et rapports de genre sont donc des rapports de domination médiatisés et produits par la langue - c’est ainsi que l’on peut croire en la vertu libératrice d’une écriture techniquement et socialement aussi excluante que la prétendue « écriture inclusive » !

Dans ce cadre, le fait que les premiers soient tenus pour produire des races « socialement construites », et donc que les races existent, tandis que les seconds sont tenus pour des constructions sociales performatives et mensongères, et donc, que tout compte fait et pour dire les choses de la manière la plus claire, les femmes n’existent pas, ces deux processus idéologiques apparemment inverses l’un de l’autre peuvent fort bien cohabiter.

La critique radicale des fondements du féminisme qui se produit là a interféré avec la montée des luttes de libération homosexuelle, qui, cependant, lui sont largement antérieures (Stonewall remonte à 1969, donc à la vague révolutionnaire des mouvements menés par ceux qui, aux yeux des racialistes contemporains, étaient des « boomers universalistes » engagés dans une impasse). Cette critique correspond plus précisément au début de la « banalisation » de la catégorie de « communauté homosexuelle » et de son intégration politique, aux États-Unis, à titre de l’une des « minorités » que le parti capitaliste Démocrate était censé représenter, avec les salariés, les femmes, les afro-américains … C’est alors qu’apparait l’énumération de majuscules, LGBT, censée sommer les « identités » non hétérosexuelles ou non strictement hétérosexuelles. La liste fut ensuite complétée par les QI+, Queer et Intersex, un A pour "Asexuel" ( ? - car si la sexualité est une construction sociale comment peut-on ne pas en avoir ?) vient de s’y rajouter, et cela va sans doute continuer. Cette dilatation tend à rajouter des identités individuelles multiples, se tenant pour opprimées ou opprimées parce que non mentionnées jusqu’à présent, du fait de la terrible performativité du langage.

Mais à ce sujet, il serait légitime de s’interroger sur la performativité de cette formulation et de ce qu’elle exclut. Elle exclut de plus en plus les femmes revendiquant leur émancipation, quelle que soit leur sexualité, et elle exclut les catégories tenues pour celles des « normaux » ou des « dominants », désignés à présent comme « cisgenres », voire « cisgenres dyadiques », des termes ésotériques dont il est permis de se demander quelle forme de mépris ils tendent, performativement, à professer à l’encontre de … la majorité (ils peuvent d’ailleurs se combiner à l’anti-race des « blancs »).

Bien entendu, les questions soulevées ici ne mettent nullement en cause la nécessité et la légitimité des revendications contre toute oppression et discrimination de toute forme de sexualité reposant sur le consentement, revendications dont l’existence est d’ailleurs, répétons-le, antérieure à ces figures idéologiques, et leur survivra.

III. Les races existent, les femmes n’existent pas : intersectionnalité !

Voici donc un nouveau mot en vogue : intersectionnalité ! L’avantage, si l’on peut dire, de son emploi, est qu’il semble désigner quelque chose de très élaboré, de très relevé, de très sophistiqué. Ses promoteurs parlent d’ailleurs souvent du « concept d’intersectionnalité ». Ainsi, l’association Lallab, qui se définit comme musulmane et féministe, le met fortement en avant : « Le concept d’intersectionnalité décrit la manière dont des systèmes d’inégalité fondés sur le genre, la race, l’ethnie, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, le handicap, la classe et d’autres formes de discrimination « se croisent » pour créer une dynamique et des effets uniques. » Le « croisement » de plusieurs formes de discrimination est donc combattu, selon cette association, principalement par des campagnes pour le port du voile religieux par les femmes dans tous les lieux et établissements publics, ou encore par l’éloge de Meherzia Labidi Maiza, dirigeante du parti de la droite islamiste tunisienne Ennahda, comme le modèle du « féminisme musulman », naturellement « intersectionnel ». S’interroger sur le fait que de telles prises de position ne soient pas forcément émancipatrices et ne traduisent peut-être pas la formidable « auto-organisation » donnant la parole « aux concerné-e-s », c’est bien entendu ne rien comprendre au « concept d’intersectionnalité » …

Ledit concept est donc fort malléable. Forcément, car en fait de concept, il ne s’agit au départ que du constat que des oppressions peuvent se cumuler sur les mêmes personnes ou groupes de personnes. Cette formidable découverte, qui, disons-le franchement, s’apparente fort à la réinvention de l’eau chaude, aurait été faite par la juriste étasunienne Kimberlé Crenshaw dans son « article fondateur » de 1991, connu en français sous le titre Cartographie des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur. Cet article reprenait des idées qu’elle avait déjà avancées mais il créa un choc, réellement salutaire sous certains aspects, dans la mesure où il rappelait aux militants afro-américains que les femmes noires pouvaient être opprimées … éventuellement par eux-mêmes, d’un côté, et aux féministes américaines que les femmes se réfugiant dans des foyers pour femmes battues pouvaient avoir des problèmes sociaux urgents les conduisant par exemple à ne pas utiliser l’aide financière pour faire des procès aux conjoints violents, en tout cas pas tout de suite, mais pour se loger, tout simplement. Mais ce côté « coup de gueule », en lui-même tout à fait sain, est englouti dans un discours sur « la race et le genre » et « les identités », et dans une grande confusion méthodologique, qui laisse assez surpris d’ailleurs tant le manque de rigueur saute aux yeux, dans la classification des opprimé-e-s : la « classe », mentionnée, disparait progressivement du champ, et les femmes ayant le plus de problèmes sociaux deviennent des « femmes noires » (les immigrées récentes, les femmes de milieux pauvres, évoquées passagèrement, disparaissent en cour de route ou deviennent « noires »), par opposition aux « femmes blanches » surtout. Qu’une telle enquête sociologique, tronquée et inachevée, ait pu servir de moteur à la création de départements universitaires (même s’il peut arriver que les recherches empiriques menées sous cette référence apportent des données utilisables), en dit sans doute long sur l’état réel de cette « sociologie » devant laquelle il faudrait s’incliner car elle serait science …

L’intersectionnalité, ce n’est donc strictement rien d’autre que le cumul de plusieurs oppressions, chose que l’on connaissait déjà. Mais son institution en « concept », en catégorie d’analyse généralisée, permet de classer chaque individu dans une série de tiroirs. Vous pouvez cocher à telle ou telle combinaison de « race, genre et classe », y ajouter telle ou telle lettre de LGBTQI+, et en option cocher les cases « handicapé » et « obèse », etc.

Mais certaines oppressions ne rentrent jamais ou rarement dans les nomenclatures intersectionnelles.

Ainsi des oppressions nationales – bien que cette dimension soit essentielle dans la question afro-américaine – qui ont le défaut de mal se recouper avec les « races », dont il ne faut pas oublier qu’elles existent et qu’elles sont « structurantes », n’est-ce pas.

Ainsi de l’oppression religieuse : le voile islamique, instrument et drapeau de la contre-révolution en Iran, par lequel a été écrasée l’authentique révolution prolétarienne, féminine, paysanne, des nationalités opprimées …, de 1979, d’instrument d’oppression, est retourné en prétendu emblème, non certes de libération ou d’émancipation, mais d’« identité », car il s’agit, pour l’opprimé-e intersectionnel, d’affirmer son identité.

La religion en fait partie, elle n’est donc pas oppressive, bien au contraire c’est elle qui est opprimée : l’islamophobie, et à suite la christianophobie, etc., sont donc promus comme types d’oppressions contribuant à définir l’ « intersection », la case ou chacun est rangé.

Nous avons là, littéralement, une vision du monde. Chaque individu serait donc un cas-type, à l’intersection des différentes rubriques de la domination. La classe, si on veut bien encore lui laisser une petite place, n’est que l’une d’elles, à égalité : pas de rapports sociaux de production, uniquement des rapports de domination exercés par les détenteurs du pouvoir langagier, ainsi, la critique de la religion, ce « préalable à toute critique » comme l’a un jour écrit le jeune Marx dans le même texte où il est ensuite question d’opium et de « cri de la créature opprimée », la critique de la religion est un acte performatif de langage par lequel s’exerce la domination – blanche, laïque ou « laïcarde », hétéronormée, etc.- sur la religion, ou identité religieuse !

Mais nous reviendrons sur la part belle faite au fait religieux ainsi qu’à certaines « traditions ». Il est vrai que ces traits remarquables – aplatissement ou suppression de l’oppression sociale ou de classe, promotion de la race, dissolution du genre, ignorance des oppressions nationales, négation, on y reviendra, de l’antisémitisme qui ne peut pas rentrer dans ce type de catégorisation, inversion du rôle social des religions …- ne découlent pas logiquement, ni nécessairement, de la méthode intersectionnelle de classification des individus en fonction du tableau des diverses dominations qu’ils sont censés subir, diverses combinaisons étant théoriquement possibles.

Mais ce n’est pas le hasard qui explique que ces recoupements-là prédominent parmi les divers tenants de l’ « intersectionnalité », mais bien le fait que cette méthodologie se prête très bien à de tels usages sociaux, cela en raison du contenu social auquel elle correspond.

L’individu intersectionnel, c’est l’individu aliéné de la société capitaliste marchande. Le rapport social fondamental, où les marchandises sont porteuses de valeur et où leur production concourt à l’accumulation illimitée et indéfinie de la valeur, n’est pas vécu comme un rapport social mais comme l’ordre naturel des choses. Tout ce qui blesse, vole, opprime, est causé par une « domination » certes structurelle à l’ordre, social cette fois-ci, des choses, mais sans relation avec le rapport social fondamental : l’ordre social n’est perçu que comme un faisceau de « dominations » en fait non expliquées sous le voile de mots magiques comme « structurel ».

Dans ce cadre, chaque sujet est sujet de l’échange, faisant fonction de l’accumulation de la valeur, impliqué dans des relations nécessaires et automatiques. Il se distingue, sans se distinguer, par les marchandises qu’il peut, ou non, acquérir, et par son « identité » construite en réaction aux dominations qui le font ce qu’il est. Le cumul des oppressions contre lesquelles le sujet individuel est invité à protester, en faisant son choix dans une liste déjà présentée sur les étalages, contribue à remplir de manière fictive le vide qu’il est, en tant que pur faisant fonction de l’échange, de la production et de l’accumulation de la valeur. Il ne s’émancipe nullement : il affirme son identité !

L’identification à une intersection de dominations n’a absolument pas pour fonction sociale l’émancipation, car l’émancipation, abolissant les oppressions, passe par la destruction du rapport social fondamental, raison pour laquelle la lutte des classes, entendue au sens large et à l’échelle mondiale, demeure ici cruciale si c’est l’émancipation que l’on vise.

Mais pas si c’est l’identité : le dominé/opprimé intersectionnel peut crier, comme tout acheteur, « c’est mon choix », et rester ce qu’il est, en tentant de le vivre comme une promotion et en conspuant qui mettrait en cause cet enfermement, voire telle autre identité contre laquelle il croit définir la sienne …

Ainsi analysée, l’idéologie intersectionnelle perd son apparente originalité. Le fondement de l’idéologie néolibérale réduisant la société à une somme d’individus qui « entreprennent », et de l’idéologie intersectionnelle, est le même. On le retrouve dans l’uniformisation des sujets individuels au plan des mœurs, par l’uniformisation vestimentaire, une caractéristique de la contre-révolution islamiste iranienne ainsi que du régime totalitaire saoudien : l’une et l’autre conviennent elles aussi parfaitement aux rapports sociaux capitalistes marchands. Dans la version intersectionnelle des idéologies du sujet capitaliste-marchand, nous serions tous différents, avec nos identités, qui toutes, celles des drag-queens mais aussi celles des grands-mères pratiquant l’excision de leurs petites filles, seraient également respectables, et demanderaient à être défendues, c’est-à-dire maintenues et, à la rigueur, embellies par quelques voiles religieux réels ou imaginaires, contre l’oppression performative de l’universalisme occidental et blanc.

Bien entendu, on trouvera dans la pratique toute une série de nuances. Ainsi, des militants « intersectionnel » prendront sans doute la défense des drag-queens et c’est tant mieux, mais pas celle des grands-mères exciseuses et heureusement, ou du moins, gênés, ils n’en parleront pas. Mais il n’empêche qu’en toute logique « intersectionnelle », la réprobation de l’excision des petites filles peut être présentée comme un acte condamnable de domination, blanche, hétéronormée, universaliste et occidentale, comme c’est le cas chez Talal Asad dans Formation of the Secular, 2003, ouvrage important dirigé contre le « sécularisme » et l’universalisme à l’occasion des guerres déclenchées par G.W. Bush au motif des crimes de masse du 11 septembre 2001.

Se combinent donc l’apologie de l’individu intersectionnel avec ses identités opprimées et, somme toute, fières de l’être, et la défense, en bien des cas, de la pire réaction, notamment contre les femmes. Car l’ensemble de la construction aboutit à une injonction ouverte ou masquée, faite aux dominés, de rester des dominés en affirmant leur identité. En dernière analyse, nous avons affaire là à une idéologie parfaitement conforme et adaptée aux formes contemporaines du capitalisme mondialisé s’emparant de la totalité de l’univers matériel et spirituel : « la réaction sur toute la ligne ».

IV. Un mot sur le « réductionnisme de classe ».

En critiquant l’individu « intersectionnel » comme une forme typique de fétichisme liée aux rapports sociaux capitalistes et marchands, je ne me suis pas positionné ici seulement « du point de vue de classe », mais d’un point de vue marxiste global, Marx ayant traité du capital comme un rapport social global, fonctionnant sous les apparences de la naturalité, et dont les classes sociales sont une composante émergente, à partir de ces relations globales. La lutte des classes est essentielle à la compréhension du capitalisme et surtout, en tant que lutte politique, à la détermination de l’issue pour en sortir, mais elle n’est nullement la spécificité qui détermine le capitalisme, étant commune à bien d’autres formations sociales antérieures à celui-ci. Cette spécificité réside dans la généralisation de la vente de la force de travail produisant le travail abstrait source de la valeur, en engendrant une dynamique d’auto-accroissement infini (et, cycliquement et au final, destructif). C’est dans ce cadre que peut être saisie la centralité de la lutte des classes, et c’est dans ce cadre que l’utilisation et la reproduction des rapports patriarcaux et d’autres formes d’oppressions peuvent être analysées et combattues.

Les idéologues de « la race et du genre », « décoloniaux » ou « intersectionnels », ont eu en face d’eux, la plupart du temps, un « marxisme » s’en tenant à la lutte des classes entendue elle-même de façon souvent réductrice, comme lutte d’ouvriers contre patrons de l’industrie, voire, de manière caricaturale, pauvres contre riches. Les formes dominantes du marxisme du XX° siècle ont bien entendu nourri les impasses qu’ont prétendu remplir ces « nouvelles » idéologies. Il y a beau jeu, dans ce cadre, à dénoncer un prétendu « réductionnisme de classe », voire à opposer les bassement matérielles revendications « quantitatives » de la lutte des classes aux spirituelles revendications « qualitatives » des « nouveaux mouvements sociaux » : cette thématique est nettement plus ancienne que nos nouvelles idéologies, mais celles-ci les ont reprises en les accentuant.

La critique de ces idéologies faite du seul point de vue de la soi-disant « lutte des classes traditionnelle » est donc limitée. Il est frappant, depuis quelques mois en France, de constater la virulence quasi rituelle qu’ont suscitée les publications de Gérard Noiriel et Stéphane Beaud s’élevant contre « l’obsession de la race » au nom de la prévalence des inégalités sociales (on notera d’ailleurs que les rapports sociaux capitalistes sont ici avant tout saisis, de manière superficielle, comme inégalitaires). Pendant des semaines, idéologues et apprentis idéologues (ces derniers passant ainsi un test d’orthodoxie) de l’intersectionnalité et du décolonialisme, ont été tenus de conspuer, condamner, dénoncer l’ « ignorance du concept d’intersectionnalité » chez les méchants Noiriel et Beaud (ceci a fourni une série de billets promus par la rédaction de Mediapart, comme de bien entendu).

A l’inverse, le silence le plus total a répondu au livre de Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières ? (Fayard, 2020), qui constitue une pointe critique beaucoup plus poussée contre les « nouvelles » idéologies, qui plus est en montrant leur parenté avec certains de leurs ennemis officiels comme Michéa (on y reviendra), critique faite du point de vue de la philosophie humaniste, ayant donc ses propres limites.

Les idéologies dont nous parlons ici ont été élaborées aux États-Unis principalement, donc dans la métropole impérialiste mondiale de la fin du XX° siècle. Les États-Unis ont des syndicats mais pas de partis représentant, de manière plus ou moins déformée, le mouvement ouvrier et donc la lutte de classe contre le capital. L’offensive des nouvelles idéologies contre le « réductionnisme de classe » a donc été ici plus facile et a plutôt pris la forme d’une addition de luttes contre des « dominations », mise en pratique, dans le cadre du clientélisme du Parti démocrate, avant même d’être complètement théorisée : coalition « arc-en-ciel » juxtaposant syndicalisme, écologie, féminisme, afro-américains, LGBT …

Remarquons qu’aujourd’hui, l’explosion d’affrontements sociaux contre la police, qui a marqué l’été 2020 et permis seule la non réélection de Trump, n’est absolument pas, comme certains, partisans ou adversaires, le font croire et se le font croire, le triomphe de ces idéologies. C’est peut-être même leur chant du cygne. Car c’est autre chose qui s’est déroulé, tout autre chose : le regroupement de très larges couches de la jeunesse et la sympathie de la classe ouvrière autour de la mobilisation de la jeunesse prolétarienne noire. Le mouvement réel n’est ni racisé, ni intersectionnel, il est social.

V. Religionisme, islamophobie, choc des civilisations, haine de la laïcité.

Toute l’histoire des luttes émancipatrices, et particulièrement l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, a combattu l’oppression religieuse et a donc bien entendu considéré que l’oppression religieuse existe. Ceci ne veut absolument pas dire que ces luttes ont visé à l’éradication des religions, ni que des composantes religieuses en auraient été absentes. Mais ceci signifie que la domination de groupes sociaux spécialisés se présentant comme représentant croyances et religions, les clergés et les groupes qui peuvent s’y apparenter, ainsi que les pratiques sociales légitimées par le « sacré » et visant notamment à l’oppression des femmes – dont le voilement et l’excision -, étaient combattues et dénoncées comme telles (y compris par les révolutionnaires religieux d’ailleurs).

Ces principes se trouvent chez Marx, qui, à cet égard, n’est pas un auteur original, mais présente l’intérêt d’être fort synthétique. Tout ou presque se trouve en effet dans son texte de jeunesse, Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843) : premièrement, la religion « opium du peuple » et moyen d’oppression et de reproduction de l’oppression sociale – en réduisant sa position à cet aspect on peut donc la faire apparaître comme schématiquement antireligieuse - ; deuxièmement, la religion « cri de la créature opprimée » - en se raccrochant à ce constat évident, qui sous-tend la prise en compte du prophétisme, du millénarisme, etc., comme protestation contre l’ordre existant, on peut, et c’est à la mode depuis les années 1990, faire apparaître inversement, et encore plus schématiquement, la position de Marx comme proreligieuse (et après tout, l’opium, ça fait du bien !) - ; mais, troisièmement, le même article commence par poser que « la critique de la religion est la condition de toute critique », ce que les tenants de cette seconde interprétation tronquent. Pas de combat pour l’émancipation sans critique des religions et des idéologies, critique ne voulant pas dire abolition des religions, mais conduisant à l’élimination révolutionnaire de la domination et de l’oppression religieuses.

Cet acquis est rejeté par les nouvelles idéologies décoloniales et intersectionnelles chez qui, non seulement, la religion n’est pas un facteur d’oppression, mais constitue par excellence la chose opprimée : l’oppression s’exerce sur la religion et n’est pas exercée par elle. Cette inversion idéologique opère en relation avec le culte voué à l’ « identité » : avec la « race », la religion est promue comme expression de l’identité du sujet dominé.

La « domination » consiste donc, notamment, dans la blessure faite à la sensibilité du croyant. La remise en circulation du terme d’ « islamophobie » en France à la fin des années 1980 (le terme était peu usité auparavant, mais des fonctionnaires coloniaux français l’avaient employé au début du XX° siècle pour défendre l’utilité de l’Islam au service de la domination coloniale), remise en circulation opérée par le régime iranien, par les islamistes, et par une partie de l’extrême-gauche, fut concomitante de la relance de la notion de « blasphème » par des chrétiens intégristes et l’extrême-droite exigeant l’interdiction de films et agressant leur public. L’occultation des rapports sociaux capitalistes au moyen de l’idéologie de la « domination » permet donc de faire culminer ladite « domination » dans la critique de la religion, dénoncée comme blasphème par les intégristes, et comme phobie par les nouveaux idéologues, le néologisme « islamophobie » étant appelé à en engendrer d’autres, tels que christianophobie, etc.

La blessure faite à l’identité religieuse du sujet dominé est tenue pour « structurelle » si la laïcité ou le sécularisme de l’État existent institutionnellement (c’est-à-dire s’ils résultent de luttes sociales passées, comme la laïcité en France issue de la Révolution, de la Commune et de la crise de 1905, ou comme le sécularisme indien issu de la lutte pour l’indépendance). Dans le cas de l’Islam, elle est tenue pour être le fait des « blancs », comme la racisation des « racisés ». L’interdiction de ce qui peut blesser est au fondement de ce qui est appelé cancel culture, et qui n’est, hélas, nullement une fiction de la droite ou des racistes, qui bien entendu s’en servent et pratiquent la leur. A l’heure où sont écrites ces lignes, j’apprends qu’un éditeur néerlandais vient d’expurger la Divine Comédie de Dante des passages de l’Enfer concernant Mahomet …

En France, le racisme anti-arabe issu de la colonisation et de la guerre d’indépendance algérienne, terreau organique du Front National, et comprenant une composante religieuse antimusulmane (le beauf raciste amalgame basané, arabe et musulman), est ancien et a été combattu de longue date. Une partie de l’extrême-gauche, à partir de 1989, substitue le terme « islamophobie » à celui de racisme anti-arabe alors que ce dernier est toujours bien présent, tout en étendant l’accusation d’islamophobie aux oppositions suscitées par les opérations de ports de vêtements religieux à l’école, voire à la laïcité comme telle.

Remarquons que les persécutions religieuses massives dont les musulmans sont victimes en tant que tels en Inde de la part des partisans du BJP aujourd’hui au pouvoir, et, en combinaison avec les questions nationales, les Rohingyas au Myanmar, les Karens en Thaïlande, les Ouïghours au Xinjiang tenu par la Chine, ne sont que très rarement qualifiées de crimes « islamophobes » : ce terme n’a pas été mis en circulation pour combattre les véritables persécutions religieuses antimusulmanes de masse, et bon nombre de pourfendeurs de l’islamophobie structurelle des « laïcards blancs » français soutiennent les tortionnaires et violeurs de masse de musulmans dans les régimes cités, ainsi qu’en Syrie.

Cela étant, la thématique antimusulmane dans l’idéologie néolibérale en Amérique du Nord et en Europe occidentale, telle qu’elle se présente sous le nom d’idéologie du choc des civilisations, est souvent présentée comme la preuve que l’islamophobie de « l’Occident » a remplacé son « racisme », ou, en tant que « racisme antimusulman », en est devenue la forme nouvelle voire exclusive. Ce phénomène est réel mais il demande à être compris de manière plus précise.

Le thème du choc des civilisations a été notamment porté par l’idéologue officiel nord-américain Samuel Huntington, dans un ouvrage où cette formule sert de titre. Après l’effondrement de l’URSS et de sa sphère d’influence, l’impérialisme nord-américain réalise que les lendemains ne seront pas de tout repos, et ses théoriciens, en relation directe avec le Pentagone, formulent la perspective d’affrontements géopolitiques globaux, de guerres, reposant sur la base de blocs « civilisationnels » non réductibles et en fin de compte incompatibles, ce qui contraste avec l’idéologie de la « fin de l’histoire » et du néolibéralisme « démocratique » victorieux partout, caressée un bref instant après 1989-91 : l’Islam est l’un de ces blocs, formant une ceinture allant du Maroc à l’Indonésie, centrée sur le Proche et Moyen Orient. L’affrontement de « l’Occident » avec « l’Islam » est dessiné, même si chez Huntington et les géostratèges américains, il n’est au fond qu’un préambule à l’affrontement avec le nouvel impérialisme chinois. Cette conception de domination et d’affrontement inter-impérialiste mondiale était, au moment de sa formulation, offensive et préparait les interventions de G.W. Bush au début du XXI° siècle. Comme vision générale, elle continue à structurer les perspectives nord-américaines, mais, depuis Obama et Trump, dans un mode de crise beaucoup plus défensif, voire en panique.

L’idéologie du choc des civilisations comporte une dimension hostile à l’Islam, facile donc à appeler « islamophobie ». Mais cette idéologie n’est nullement un cas isolé ; son importance provient certes de ce qu’elle émane de la première puissance mondiale, mais elle est déjà en partie réactive à une idéologie symétriquement inverse et donc similaire, ce qui indique que la crise profonde du capitalisme nord-américain se profilait déjà. L’idéologie islamiste, propulsée par la contre-révolution chiite iranienne, reprise au bond par les fondamentalistes sunnites, est en effet une construction du type « choc des civilisations », et se présente comme universelle sinon universaliste, particulièrement, par la suite, dans al-Qaïda puis dans Daesh. Elle repose sur le capitalisme, assurant son fonctionnement dans des sociétés mises au pas par la mise au pas des femmes concrétisée par le voile, tout en dénonçant « l’Occident corrompu » et sa double corruption capitaliste-américaine et communiste (même si celle-ci est un peu passée de mode dans leurs discours, à présent), double corruption qui renvoie à la domination « sioniste » c’est-à-dire juive. Idéologie parfaitement moderne, qui doit énormément aux thématiques « occidentales », dans l’ensemble comme dans le détail, tout en consistant dans la mise en avant de « la religion » comme fondement obligatoire des lois sociales civiles (charia). Entre Huntington et les Frères musulmans ou la guidance iranienne, la thématique du choc des civilisations est partagée.

Cette symétrie, cette similitude, renvoie aux fondements capitalistes contemporains de l’une et de l’autre idéologie. L’une est « islamophobe », l’autre est « occidentalophobe », les deux se répondent et se renforcent. Islamisme et fondamentalisme des « valeurs occidentales » ont donc beaucoup de ressemblances – qui ne doivent toutefois pas conduire à assimiler des régimes bourgeois parlementaires ou bonapartistes avec un ordre juridique reconnaissant les droits fondamentaux, et des régimes totalitaires religieux, faut-il préciser.

Cette affinité des ennemis électifs est soulignée dans un récent ouvrage issu du courant de la « critique de la valeur », L’exhumation des dieux (K.H. Lewed, E. Lohoff, N. Trenkle, éd. Crise et Critique, 2021), dont je souligne l’intérêt sans partager les généralisations théoriques auquel il se livre, conduisant à neutraliser les questions de classes et les questions nationales. Ces auteurs proposent le terme de religionisme pour désigner cette tendance, caractéristique du stade actuel du capitalisme, à définir les sujets individuels faisant fonction du capital par des « identités » supranationales et « civilisationnelles » voire universelles à socle religieux. Dans ce cadre, entre l’idéologie du choc des civilisations et l’idéologie islamiste, l’idéologie décoloniale et intersectionnelle ne dénote pas : elle repose sur les mêmes fondements et relève parfaitement des traits contemporains du capitalisme, à l’échelle mondiale.

C’est dans le cas de l’Islam que ce religionisme est le plus complétement en adéquation avec un socle religieux. Notons que des thématiques similaires existent en référence à l’hindouisme et au bouddhisme, tout aussi réactionnaires, et que, là aussi, on retrouve la rhétorique « occidentalophobe », parfois dirigée contre les mouvements d’émancipation comme récemment, lorsque, en Inde, pouvoir et médias se sont déchainés contre ces « féministes occidentales » qui exigeaient la libération de la syndicaliste Nodeep Kaur et de la militante pour le climat Disha Ravi.

La forme géopolitique de l’idéologie du choc des civilisations se retrouve dans l’islamisme contemporain et l’une et l’autre héritent, en le transformant, de la forme géopolitique des guerres mondiales et des partages du monde au XX° siècle, particulièrement de la « guerre froide » tendant à substituer la lutte des camps géostratégiques à la lutte des classes, causant les défaites de la classe prolétarienne. Nous avons là une clef explicative pour l’adhésion d’une grande partie de ce qu’il est convenu d’appeler l’extrême-gauche, à l’idéologie décoloniale et intersectionnelle : les vieux camps géostratégiques se sont effondrés mais les schémas mentaux du « campisme » demeurent et sont projetés sur le soutien à ce qui censé combattre « l’Occident ».

C’est particulièrement le cas pour la IV° Internationale-secrétariat unifié, qui a mis du temps à s’extraire d’une vision campiste du monde dans laquelle l’effondrement du bloc soviétique était pris pour une immense défaite prolétarienne, et qui n’y est finalement arrivée que partiellement en adhérant assez souvent au campisme de substitution dans lequel, de manière caricaturale mais bien réelle, la « jeune femme voilée » devient la figure symbolique à défendre contre la « domination » occidentale appelée « islamophobie ».

Dans cette évolution, le religionisme du capitalisme contemporain a sa part : la revalorisation des religions toutefois n’a pas été théorisée ici à propos de l’Islam, mais du christianisme et singulièrement du catholicisme, dans le soutien, globalement dépourvu de critiques, apporté à la théologie de la libération en Amérique du Sud (Michael Löwy, notamment, a rangé dans la catégorie du messianisme, tenu pour révolutionnaire par essence, tout ce que l’on étiquette parfois comme « marxisme de la praxis » de Lukacs à Gramsci, ce qui est pour le moins discutable !). Plusieurs textes de responsables de ce courant expriment d’ailleurs le regret de ne pas avoir, dans l’Islam, quelque chose d’apparence aussi émancipatrice que la théologie de la libération, mais une « radicalité » ne consistant qu’en courants réactionnaires, voire fascisants.

Encore faudrait-il tirer le bilan de la théologie de la libération. L’idée d’incarnation du Christ dans les pauvres a pu conduire des militants religieux à combattre réellement l’exploitation et l’oppression, mais les droits corporels des femmes sont restés le point aveugle de ce mouvement, qui a exercé un temps le pouvoir à Haïti et qui a très fortement influencé toute l’évolution du PT brésilien. Surtout, il est à présent de plus en plus supplanté dans les masses, d’une part par un rejet frontal du catholicisme comme chez les femmes argentines et chiliennes, d’autre part par les évangélistes et pentecôtistes qui sont, beaucoup plus que les catholiques, des porteurs du religionisme réactionnaire contemporain tel que je l’ai présenté ci-dessus. Enfin, le courant intermédiaire « en faveur des pauvres », du jésuite-franciscain et politicien habile qu’est J.M. Bergoglio, a pris la direction de l’Église catholique. Cette vieille institution, qui s’était avant toutes les autres définie comme universelle et mondiale, peine à s’insérer dans les développements présents. Ceci demanderait une analyse spécifique.

Quoi qu’il en soit, la sensibilité émotionnelle néo-catholique présente dans les travaux de M. Löwy (on pourrait aussi évoquer le culte franciscain de la « multitude » chez un T. Negri), s’est combinée avec le campisme de substitution pour engendrer cette espèce de politique de petites sœurs des pauvres croyant prendre la défense des musulmans définis comme opprimés par essence. Du coup, nous avons ce curieux assemblage : quand des réunions « en non-mixité racisé-e » sont organisées en France dans des milieux d’ « extrême-gauche », il est possible pour une femme « blanche » d’être considérée comme étant « racisée », si elle met un voile islamique sur sa tête.

Une conséquence logique de cette construction idéologique globale est la haine de la laïcité, sous les travers de l’idée selon laquelle les États modernes démocratiques (c’est-à-dire les États capitalistes ayant intégré des garanties des droits fondamentaux) sont structurellement racistes et islamophobes. La France est, en raison de son histoire, dans la ligne de mire. J’ai eu l’occasion dans d’autres articles d’analyser la thématique de la « religion laïque », contradictoirement traitée comme la seule religion ne méritant aucun respect.

En France même, cette thématique est difficile à assumer directement, aussi constatons-nous ce phénomène comique, non dépourvu d’une profonde cuistrerie : le ralliement de toute l’extrême-gauche décolono-intersectionnelle, bref identitaire, ou disons néo-identitaire, au discours officiel tenu sur l’histoire de la laïcité en France par le maitre à penser Jean Baubérot, voire même à des propos similaires tenus par une autre figure dominante, Pierre Nora, en même temps partisan de la célébration de Napoléon et adversaire de celle de la Commune !

Le fait que présentement, J. Baubérot, avec les Églises catholique, protestante, et orthodoxe, s’oppose aux projets concordataires de Macron, ne change rien à la continuité idéologique présentant la loi de 1905 comme une « loi de pacification » qui aurait littéralement sauvé l’Eglise catholique de la hargne des féroces « laïcards », qui va de Macron au … NPA. La réalité historique est toute autre (on peut l’aborder notamment dans le grand ouvrage de Benoit Mély, De la séparation des églises et de l’école : mise en perspective historique. Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, 1789-1914, Lausanne, 2004).

Pour conclure sur ce point, il est important de comprendre que le fait qu’une grande partie de l’extrême-gauche ait été saisie par une forme adaptée de l’idéologie dominante capitaliste, s’explique par ses faiblesses antérieures (campisme, manque d’élaboration sur les questions de la démocratie, de l’égalité des droits, de la laïcité, et sur les questions nationales) et les aggrave radicalement en retour, n’impose en aucune manière de parler d’ « islamo-gauchisme ».

Ce terme a été monté en relation avec le fait que certains courants (en l’occurrence celui de l’ancien SWP britannique, notamment dans les ouvrages, au demeurant très simplistes, de Chris Harman, Le prophète et le prolétariat, etc.) ont prétendu que l’Islam, malgré tous ses défauts (patriarcat …) était l’expression de la résistance anti-impérialiste des opprimés. En toute rigueur, cette position politique n’a rien de « gauchiste » : c’est au contraire un exemple poussé d’opportunisme et de conciliation avec la contre-révolution ! Le versant « gauchiste » du terme est donc impropre. Le versant « islamo » l’est aussi, car ces courants n’ont pas de tropisme particulier vers la religion musulmane en tant que telle, et ne poussent pas, dans leurs rangs, à des conversions.

Le fond du problème réside dans cette combinaison de campisme recyclé, de paternalisme chrétien mal digéré, et de légèreté sur les questions démocratiques, non dans un quelconque tropisme mutuel entre gauchisme et islamisme, pas plus qu’entre gauchisme et Islam en général. Non seulement le terme « islamo-gauchisme » ne permet pas d’analyser ce qu’il en est réellement, mais il permet à ceux ainsi désignés de s’imaginer qu’ils sont des martyrs menacés par une meute laïcarde islamophobe, permettant ainsi de reproduire à l’infini les mêmes fantasmes, au bénéfice du pouvoir en place …

VI. La figure de l’Ennemi.

Donc, les dominés doivent affirmer leur identité, à l’encontre des dominants. Qui sont les dominants ? Qui est l’Ennemi ?

L’ennemi n’est pas le capital, rapport social impalpable et incompris, ni à proprement parler le capitaliste, lequel, s’il est blanc occidental et cisgenre, a déjà bien des défauts de toute façon, et, s’il est chinois, russe ou musulman, est généralement tenu pour « anti-impérialiste ». L’ennemi n’est pas à proprement parler le raciste, qui fait profession de racisme et commet des actes racistes, mais le « raciseur », qui, qu’il le veuille ou non, parce que blanc, parce que relevant d’un État atteint de racisme structurel, véhicule avec sa personne le racisme et racise les racisé-e-s. A la limite l’antiraciste laïque est le pire des raciseurs ! L’ennemi n’est pas l’homme oppresseur de la femme, ou toute personne, femme comprise, véhiculant la domination patriarcale, il est le porteur (ou la porteuse) des stéréotypes de genre, il est donc celui qui, par essence, les porte en lui, qu’il le veuille ou non d’ailleurs et même s’il se confond en excuses et autocritiques : le blanc, le ou la cisgenre, et bien entendu le mâle blanc « occidental », qu’il soit ou non un prolétaire. Enfin, l’ennemi ne saurait en aucun cas être le prosélyte ou le prêtre d’une religion, à condition que celle-ci ne soit pas la « religion laïque » bien sûr. Même s’il préconise interdiction du blasphème, voilement des femmes, excision des petites filles, le religieux n’est jamais un ennemi, puisqu’il est victime de la domination des ennemis véritables.

Mais l’ennemi ainsi appréhendé n’est pas là pour être renversé, que l’on se rassure. Il est là pour servir de contrepoint à l’affirmation de l’identité des dominés. Si vous faites remarquer qu’ainsi, les dominés restent dominés, vous signifiez par là même votre essence racialisatrice, cisgenre et occidentale, vous faites le jeu de l’ennemi - vous êtes l’Ennemi.

L’Ennemi est donc le contradicteur, car la contradiction n’est pas permise et pas possible avec qui par essence racialise, domine et opprime. Que ce contradicteur soit, par exemple, une femme noire d’origine musulmane, lesbienne et « non dyadique », n’y change rien : par son « discours », porteur de la domination blanche, hétéronormée et laïque, il relève de la catégorie de l’Ennemi, lequel porte l’essence blanche, etc.

Bien entendu, je m’adonne ici à une caricature, qui fera bondir certains mais qui, hélas, fera reconnaître beaucoup de monde car d’ores et déjà les réseaux sociaux, notamment, permettent de mesurer l’ampleur des dégâts (tout en en étant, il est vrai, un miroir déformant). Cette caricature, qui existe toutefois bel et bien et plus qu’on ne l’imagine, a une visée pédagogique : montrer que l’idéologie néo-identitaire y compris d’extrême-gauche est une idéologie réactionnaire au service de l’ordre existant.

Traditionnellement, à l’extrême-gauche, la figure par excellence de l’Ennemi (intelligemment ou pas) était celle du « facho ». Il est assez frappant de constater la dilution de cette figure dans l’idéologie contemporaine. L’extrême-droite n’est plus vraiment l’ennemi. Comme le disait récemment un jeune militant du NPA croisé sur Facebook, l’ennemi ce sont ces « boomers universalistes islamophobes » qui se font passer pour de gauche et qu’il faut expulser sans pitié en souhaitant leur disparition. Dans la fabrication de cette image de l’Ennemi, en France, la fausse gauche autoritaire et néolibérale a évidemment fourni des motifs assez nombreux, mais ne nous y trompons pas : « Valls » et le « printemps républicains » sont des pseudonymes pour crier sa détestation des militants ouvriers qui se trouvent avoir été des combats auxquels sont dus la plupart des acquis actuels sur les sujets dans lesquels nos néo-identitaires se croient spécialistes. Car l’indépendance de la plupart des ex-colonies, l’égalité des droits entre les sexes, le droit de vote à 18 ans, la contraception, l’avortement, la qualification du viol en crime, la dépénalisation de l’homosexualité, la pénalisation du racisme et du négationnisme … sont des conquêtes antérieures à l’avènement conjoint de l’idéologie du choc des civilisations, de l’idéologie islamiste, et de l’idéologie décolono-intersectionnelle, lesquelles correspondent à une régression sans précédent, mondialement et à peu près partout, des droits et de la condition des femmes et des minorités. Il y aurait là quelques questions à se poser … si la possibilité même du débat contradictoire n’était pas mise en cause par cette idéologie …

Le facho « traditionnel » avait, en son temps, l’image du beauf de Cabu (assassiné par la réaction islamiste). Cette image se retrouve en partie dans celle du mâle blanc occidental. Mais si celui-ci veut à son tour affirmer son identité, il peut rencontrer une certaine sympathie auprès de certains de nos néo-identitaires, surtout parmi les plus extrémistes. Houria Bouteldja écrit, dans son opuscule antisémite Les Blancs, les Juifs et nous, avoir une certaine compréhension pour ces « français » qui votent FN, ou Kémi Séba, racialiste noir antisémite, explique que si chacun est chez soi dans sa tribu avec ses habitus et coutumes, tout va bien, et qu’en ce sens il comprend l’extrême-droite blanche.

Les symétries vont plus loin. Le terme le plus récent, à la mode, pour désigner l’idéologie que je critique ici, est celui de wokisme, du verbe to wake, se réveiller. Le woke est supposé être conscient de toutes les injustices existantes, et ce terme aux Etats-Unis est à la fois revendiqué et manié comme une insulte à l’encontre, aussi bien, des mouvements antiracistes de masse de ces dernières années, que des délires culturels et universitaires de la cancel culture. Mais la « gauche » n’en a pas le monopole.

Le « wokisme » est aussi revendiqué par la nouvelle alt right du mouvement complotiste à tropisme antisémite qu’est Quanon, pro-Trump, et des groupes dénommés par exemple « Éveil des consciences » ont commencé à essaimer de ce côté ci de l’Atlantique, associant des éléments idéologiques venus de la droite – Trump sauveur, la « liberté » à toutes les sauces- au complotisme antivaxx et anti-masques, et des éléments venus de la « gauche » wokiste (« antifascisme », défense des « racisés », défense des « minorités »), le tout dénonçant comme Ennemi un « Etat profond » à la fois « raciste structurel » et manipulé par des puissances occultes ayant pour nom « Rothschild » ou « Soros ». La synthèse est en marche …

La synthèse est d’autant plus possible que, si nous remontons les généalogies intellectuelles de cette déjà pas si nouvelle idéologie néo-identitaire, au-delà de Grosfoguel, Butler ou Crenshaw, nous avons la french theory en fait nord-américaine, fondamentale dans la mise en orbite des catégories de la « domination », et de la « déconstruction » censée dévoiler la langue de la domination. Or, la catégorie de « déconstruction » (Derrida) procède consciemment et directement de celle (en allemand) de « Destruktion », qui, chez l’idéologue nazi, aujourd’hui de premier plan dans la reconduction de cette idéologie, qu’était Martin Heidegger, appelait à la liquidation de la « tradition métaphysique occidentale », en fait enjuivée. Par-là, nous plongeons dans la première vague des critiques de l’Occident, les Spengler, Jünger et autres Moeller van den Bruck, idéologues parfois raffinés de la contre-révolution conservatrice et du nationalisme allemand, fourriers du national-socialisme. La dénonciation de ce fétiche, « l’Occident », provient donc de l’Occident. Elle irrigue, via les milieux dominants des départements les plus idéologiques et les moins scientifiques des universités … occidentales, aussi bien ses héritiers contemporains décoloniaux et apparentés, que ses héritiers « de droite » ou de « gauche anti-progressiste » déplorant la décadence occidentale.

Certes, beaucoup de ces derniers s’autorisent du spectacle donné par le wokisme, la cancel culture, le décolonialisme et l’intersectionnalité, comme démonstration de cette décadence, et leurs parents russes, hongrois, polonais, islamistes et asiatiques y ajoutent la « théorie du genre » fantasmée comme dégénérescence pédophile de l’Occident. Les apparentements et les possibilités de synthèse demeurent néanmoins. A ce sujet, le premier chapitre du livre de Stéphanie Roza déjà cité, chapitre titré L’anti-progressisme peut-il être de gauche ?, est d’un grand intérêt. Un antimodernisme frisant le néo-conservatisme, se situant en apparence aux antipodes de la pensée « woke », s’y apparente par ses racines intellectuelles, influence latente de Foucault et de Heidegger y compris, et par sa tendance à l’anti-cartésianisme irrationaliste (les auteurs actuels visés ici sont Michéa et C. Lash mais l’on pourrait leur adjoindre Denis Collin et Diego Fusaro).

Une possible synthèse des idéologies capitalistes contemporaines aurait une figure de l’Ennemi toute trouvée, de longue ascendance. Quel est le groupe contre lequel des trumpistes, des wokistes et des islamistes, par ailleurs ennemis, peuvent se mettre d’accord à titre d’Ennemi essentiel ? Je suppose que vous devinez la réponse … Mais y-a-t-il vraiment dans l’idéologie néo-identitaire qu’on l’appelle ou non « wokiste », des éléments d’antisémitisme ? N’aurait-on pas là un raccourci, un amalgame, trop gros, tout de même ?

Il serait possible à ce sujet d’envisager la part tout à fait disproportionnée que tiennent « le sionisme » et « la Palestine » dans les discours de la très grande majorité des courants concernés (sans la moindre retombée positive pour la lutte nationale des Palestiniens), et ceci serait déjà révélateur, mais allons droit au but. L’antisémitisme consiste précisément à attribuer à un groupe fantasmé un pouvoir tout puissant, occulte : à la différence des autres formes de racisme, et ceci justifie pleinement de les distinguer, il ne dévalorise pas ses cibles mais les survalorise en les croyant dominantes. Les conditions d’existence sous la domination du capital engendrent nécessairement la fétichisation d’un groupe coupable, groupe humain concret auquel est attribuée la domination abstraite du capital et, en enfilade, tous les malheurs du monde. Ce processus tombe souvent sur les Juifs pour des raisons historiques tenant aux héritages chrétien et musulman. Le « Juif » est donc fantasmé comme un dominant par essence, qui ne peut pas être victime car il fait les victimes.

Cette représentation fantasmée est d’une forme identique à la représentation de la « blanchité » dans l’idéologie décoloniale. Le « blanc », nous l’avons dit, racise les racisé-e-s, et lui-même ne saurait être racisé, par essence. Il n’est pas une race – même pas ! – ou si l’on veut, il est la race anti-race, la race qui fait les races sans en être une, affligée de son complexe « universaliste ». Cette représentation du « blanc », assortie de l’attribution de privilèges consubstantiels à son essence – la notion de « privilège blanc », en ce sens, n’est pas une dénonciation du racisme de beaucoup de blancs et des privilèges qu’il peut leur conférer, mais une caractérisation essentialiste des blancs en général -, est structurellement conforme aux représentations traditionnelles des Juifs, cette fausse race, privilégiée, dominante par essence.

Le thème du « racisme anti-blanc » est parfois agité par des médias de droite et d’extrême-droite. Il vise dans ces cas là des réactions, par exemple, de « jeunes de banlieues » qui sont fondamentalement (même si ceci ne justifie pas tout), des réactions à des situations d’oppression et de discrimination. Le ressentiment pour les torts commis par « les blancs » est une réalité explicable, mais il s’avère beaucoup moins problématique que la réelle conception raciste des « blancs » dans l’idéologie décoloniale. Le terrain de gestation de ce racisme là n’est pas la lutte des opprimés, ce n’est ni l’Afrique, ni le Bronx, ni les « jeunes de banlieues », ce sont les cénacles politico-universitaires, qui ont élaboré une représentation du « blanc » qui, fonctionnellement, permet de récuser tout débat argumenté puisqu’il s’agit d’une essence privilégiante et dominatrice, dont toute la structuration a, involontairement sans aucun doute, mais d’autant plus fortement, reproduit le principal des représentations antisémites. Le "blanc" qui est ici la cible n’est pas le blanc en général : il est le contradicteur, notamment laïque.

De même, la dénonciation de la « religion laïque » comme la pire des religions, la seule en fait à porter en elle, par essence, la domination, présente la même analogie structurelle : la non-race, la non-religion, porteuse de la domination, principe du Mal.

Des militants contre l’antisémitisme, juifs ou non, ayant eu, forcément, une formation idéologique et verbale prenant beaucoup au décolonialisme et à l’intersectionnalité, s’interrogent sur ce constat : l’antisémitisme n’est presque jamais envisagé comme oppression spécifique dans les écrits intersectionnels, et d’ailleurs les représentations établies sur « les blancs », pour justes qu’elles peuvent être (mais quand le sont-elles ? quand il s’agit de blancs, ou de non-blancs, de la classe dominante !), correspondent aux stéréotypes antisémites ! - voir l’article de Karin Stogner sur le site Golema, Intersectionnalité et antisémitisme, une nouvelle approche, 28 janvier 2021 : l’auteur souhaiterait pouvoir intégrer l’antisémitisme comme oppression spécifique dans les tableaux d’oppressions que dresse l’intersectionnalité. Mais l’antisémitisme, s’il est bien entendu une oppression spécifique pour ses victimes, est une forme de fétichisme idéologique suscité par les rapports capitalistes. La théorie intersectionnelle est totalement incapable de saisir cela, car elle remplace ces rapports par une addition de dominations.

Je disais plus haut que l’Ennemi, dans notre idéologie néo-identitaire, n’est pas là pour être renversé. Précisons : il ne s’agit pas de renverser l’ordre existant, en effet, mais trouver des boucs émissaires pour expier son existence demeure parfaitement possible. C’est même une pente inévitable si on ne se … réveille pas à ce sujet !

* * *

Ce texte d’une grosse vingtaine de pages ne prétend pas avoir fait le tour complet de la question, mais espère avoir contribué à donner un cadre d’analyse à propos d’un gros, gros problème : une partie conséquente des courants de gauche se voulant révolutionnaires est en train d’être envahie par une idéologie qui relève, fondamentalement, de la contre-révolution. La chute du bloc soviétique a ouvert un vide bienvenu, mais le remplissage de celui-ci a pris des formes variées, et dans ce cas-là, nous assistons au « mort qui saisit le vif » - à savoir de très vieilles représentations réactionnaires revivifiées sous des formes les présentant comme le contraire de ce qu’elles sont, un antiracisme raciste, un féminisme misogyne, et ainsi de suite.

Mais cela dit, attention : l’erreur la plus stupide serait de croire à la domination de ce type de représentations. Bien souvent, il s’agit d’une couche de mots qu’il convient de clarifier. Il faut le faire car par le biais des mots viennent les représentations et par le biais du militantisme en petits cercles viennent les fétiches et les mythes. Ce ne sont pas les mouvements sociaux qui portent ces idéologies, ce sont des couches militantes et des institutions universitaires.

Le puissant mouvement Black lives matter aux États-Unis, pas plus que MeeToo, n’est pas l’expression de l’idéologie critiquée ici. Celle-ci le tire en arrière, comme quand les manifestants antiracistes, antipolice et antiTrump de Portland étaient accusés de faire de l’ « appropriation culturelle » en dénonçant le racisme sans être « racisés », ou comme quand des procès délirants sont faits à des enseignants qui ont soit disant « blessé » des étudiants, pendant qu’à côté, dans la rue, la police continue à tirer sur les noirs.

En France, l’idéologie néo-identitaire a fait la preuve de sa nocivité en conduisant une organisation syndicale historique, que le pouvoir voulait déjà détruire en 1968, ce qui avait échoué parce que des militants révolutionnaires organisés en avaient sauvé l’indépendance, au bord de la liquidation : l’UNEF. Ce poison corrosif s’avère directement destructeur pour les organisations syndicales, et la dénonciation des velléités de dissolution de certains ténors de la droite et du macronisme ne peut pas faire l’impasse sur cela, sous peine d’inefficacité.

Clarifions les mots, remettons les pendules à l’heure, calmement mais prestement, avant de voir arriver des faisceaux de vengeurs se croyant révolutionnaires en interdisant la liberté de débattre et de critiquer.

VP, le 26/03/21.

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