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Illusions progressistes, par Rossana Rossanda

samedi 5 mars 2011, par Club Politique Bastille

Luciana Castellina a posé une question très juste : comment se fait-il que des hommes et les mouvements sur lesquels reposaient tant d’espoirs et qui ont été magnifiques dans les batailles de libération soient arrivés au point de soulever la rancune d’une grande partie de leur peuple ? Les révoltes dans le Maghreb et dans le Moyen Orient nous interpellent. Comme la réaction des dirigeants au pouvoir, et surtout de ceux qui avaient été caractérisé comme progressistes, le libyen Muammar Gheddafi et le gouvernement issu du Fln algérien.
Ce n’est pas une question différente de celle que nous devrions nous poser sur le fait que les révolutions communistes ont subi le même sort. Répondre que Staline était un monstre (Staline et Hitler, même race, thèse des historiens post 1989) et peut-être même Lénine, et Mao un fou, c’est dérisoire, il faut au contraire répondre à la question : pourquoi des masses immenses qui luttaient pour de grands changements ont-elles reconnues en eux leurs leaders ?
Dans le cas de Gheddafi, avec ses uniformes rutilants et ses capes de cavalier du désert, convaincu d’être un libérateur et disposé aujourd’hui à tuer et être tué, l’élément de délire est évident, comme les zigzags dans ses rapports avec les puissances occidentales et le terrorisme. Même s’il ne sembla pas au début tout à fait dément, et qu’il ne l’était pas.

Il serait intéressant d’émettre quelques hypothèses, pour le futur immédiat des mouvements qui secouent les pays arabes.
La première est de comprendre la nature illusoire d’un anticolonialisme souvent décliné comme anti impérialiste, et, plus rarement, anticapitalisme, confié, en présence de masses incultes, à une avant-garde forte et résolue, qui plus ou moins transitoirement prend le pouvoir au moyen de Constitutions ad hoc, et qui ne le défend pas seulement contre ses adversaires mais aussi contre n’importe qui ose le critiquer, même ses meilleurs amis en les dénonçant comme des ennemis « objectifs ». Souvent ils le deviennent, parce qu’une bataille anticoloniale ne se déroule pas dans le vide mais en présence de grands pouvoirs politiques et économiques, qui interviennent dans chaque espace ou chacune des contradictions qui se présentent au cours du « processus révolutionnaire ». Lequel se défend par des mesures souvent dures, mais qui semblent justifiées à des observateurs extérieurs, parce que l’histoire est compliquée.
Qui aurait pu dire que l’opposition au Shah de Perse, Reza Palevi, aura été guidée par un mouvement religieux de fondamentalistes ? La Cia ne l’avait pas suspecté, et beaucoup d’entre nous ont pensé que le progrès pouvait prendre des voies inattendues. Je ne pense pas seulement à l’équipe du Manifesto, mais aussi à Michel Foucault. Par contre nous nous trompions et de la même manière qu’aujourd’hui se trompent Chavez ou Lula lorsqu’ils invitent Amadhinejad.
Cette erreur est en grande partie due à la responsabilité de l’Urss lorsqu’elle a seulement défendu ses propres intérêts d’Etat (qu’elle a perdu elle-même à moyen terme), mais aussi aux partis communistes, qui ont vu dans l’Urss et dans sa politique la seule barrière qui demeurait après la faillite des révolutions en Europe.
Quand à Bandung, c’est à l’initiative de la Yougoslavie, que le bloc des pays non alignés se forma et doit-on déterminer la cause de leur brève survie, seulement dans l’antipathie que nourrissaient à leur égard les deux super puissances ? Leurs intentions de paix étaient immenses, mais leur modèle social faible.
Beaucoup plus grave, la décolonisation se transforma vite – une fois liquidés Patrice Lumumba ou Amilcar Cabral – en la formation de bourgeoisies nationales (et même le mouvement communiste les a soutenues tout un temps) ou d forces en partie anti capitalistes ou progressistes avec des formes de propriété publique, vite soumises aux problèmes d’une croissance étatisée, l’Etat étant réduit à son expression la plus brute, sans aucune forme de contrôle venant du bas ou, pire, avec des formes différentes comme la corruption.
La Libye et l’Algérie, possédaient de grandes sources d’énergie, ce sont deux exemples tout à fait différents de la séquestration de pouvoir qui a soustrait toute participation de ces mêmes populations auxquelles n’étaient réservés que quelques services qui en faisaient croitre les besoins mais qui ont permis de fait la création de réseaux d’affaires plus ou moins transparents sur la base d’appels jouant sur l’émotivité de ces populations.
La mondialisation a conduit à un double processus regroupant les forces économiques au sommet en utilisant les Etats comme des agences d’affaires à la propriété ambigüe et produisant une immense masse en croissance de travailleurs exploités mais plus éduqués, dotés de moyens de communication inconnus aux damnés de la terre d’il y a quarante ans : la foule de la place Trahir était en possession de portables et connaissait en bonne partie Internet, à travers laquelle on était relativement bien informés
.
Les exploités et opprimés d’aujourd’hui ne sont plus les humiliés et opprimés d’hier. Ni, seulement, comme nous avons voulu le croire après le 11 septembre, une masse de manœuvre pour les imams et les fondamentalistes.
Ce nouveau type de prolétariat ne se reconnait plus aussi facilement dans les despotes progressistes dont il avait réussi à tirer quelques bénéfices par le passé. C’est lui qui a envahi les places et qui fait vaciller les régimes, qui fait glisser l’hégémonie de l’islamisme vers sa sécularisation sauf en ce qui concerne le pouvoir de la dynastie Wahhabite de l’Arabie saoudite. Et surtout des ayatollahs iraniens, capables en même temps de développer et de maintenir en cage par un système totalement fermé une « société civile » rétive ce que ne permettrait pas le sursaut du monde arabe.
En Tunisie et en Egypte, ce sont les armées qui sont d’étonnants et dangereux médiateurs entre le pouvoir et la population. Dangereux, car ils forment une caste fermée et par nature fortement hiérarchisée dans laquelle il n’y a d’autre alternative qu’entre obéissance et insurrection et, insurrection ou obéissance. L’une suivant automatiquement l’autre.
Je ne pense pas comme certains de nos amis qu’il faille proposer une sorte d’affrontement permanent entre les mouvements qui viennent de s’ouvrir et les institutions fermées et encore moins que le développement d’une personne puisse être basé sur un perpétuelle ignorance du contexte qui l’environne, comme cela a été suggéré dans ce même journal à l’adresse des Tunisiens qui ont débarqué à Lampedusa Bien sur qu’il y en aura quelques uns qui trouveront leur maturité dans l’exode, mais je ne saurai proposer à celui qui vient à peine de débarquer d’un pays autocrate d’aller ailleurs, de ne pas s’occuper de redonner un sens au tissu social d’où il vient et de passer par notre continent, fermé et en déclin.
Dans tous ces pays ou règne une forme de despotisme, obtus ou progressiste, où est interdit la possibilité de former des courants et des projets de société, on mesure l’importance de l’affrontement, de cette foule généreuse mais atomisée, et qui sera à plus ou moins brèves échéances à la base d’un nouveau pouvoir.
Ce n’est pas pour rien que les totalitarismes interdisent l’existence de corps intermédiaires qui ne proviennent pas directement d’eux mêmes.
Le problème du monde arabe, qu’il n’est pas juste en fait de nommer ainsi, est de donner forme à des partis et des syndicats avec des règles de séparation entre les pouvoirs qui pourraient constituer des leviers réels d’intervention sur ces régimes qui tendent à se reformer à nouveau.
C’est aussi notre problème, et nous sommes loin de l’avoir résolu, et dans le cas italien, nous sommes paralysés par un personnage d’un niveau moyen comme Berlusconi. Il y a en occident un mal être de la démocratie représentative qu’il est impossible d’ignorer. Nous ne le résoudront que lorsqu’une foule nombreuse se lancera à l’assaut d’un « Palais d’hiver », l’histoire devrait nous avoir enseigné cela même.
La demande hurlée par les foules victorieuses de Tunisie et du Caire, ou par les batailles en cours en Libye, ne sont en rien différentes de celle qui est en cours de maturation dans notre quotidien désolant.
Rossana Rossanda

Il manifesto 24 février 2011

http://www.fischer02003.over-blog.com/article-illusions-progressistes-68152745.html
http://www.convergencedesluttes.fr/index.php?post/2011/02/26/ILLUSIONS-PROGRESSISTES

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